L'ours était, en Europe, le roi des animaux. L'Eglise l'a
diabolisé et puis dompté. Dans un livre passionnant, Michel
Pastoureau raconte l'histoire de cette désacralisation. Et, pour
« le Nouvel Observateur », il commente huit images, de la
préhistoire à nos jours
Ce nest pas
un livre sur lours, mais un essai sur les relations passionnelles
entre lhomme et lours au cours des derniers 30 000 ans que
nous offre aujourdhui Michel Pastoureau, cet historien médiéviste
qui a le génie des sujets auteur notamment de «
lEtoffe du Diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés
» et de « Bleu. Histoire dune couleur ». En
1969, dans la fusée qui les emmène vers la Lune, Neil
Armstrong et ses deux compagnons emportent un ours en peluche, lointain
témoignage de notre cousinage ancestral avec cet animal formidable
qui avait « les mêmes espaces et les mêmes proies,
les mêmes peurs et les mêmes cavernes », un animal
totem qui fit probablement lobjet de cultes préhistoriques.
Michel Pastoureau raconte comment ce terrible fauve, le premier roi
des animaux, considéré comme le fondateur de dynasties
royales, fut progressivement, par la volonté opiniâtre
de lEglise et de ses clercs, bouté hors de son trône,
exclu de sa place centrale dans les bestiaires européens, ridiculisé,
dévalorisé, diabolisé, promené dans les
foires. Jusquà ce quenfin le nounours lui apporte
une dernière revanche symbolique à lheure
où il est menacé de disparition.
«
LOurs. Histoire dun roi déchu », par Michel
Pastoureau, Seuil, 418 p., 24 euros.
L'ours violeur.
« Depuis des époques très anciennes, partout
en Europe circule une croyance selon laquelle l'ours mâle est
sexuellement attiré par les jeunes femmes et les jeunes filles
: il les enlève, les viole, et elles accouchent d'êtres
mi-hommes mi-ours qui sont toujours des guerriers invincibles et des
fondateurs de dynasties. Au xiiie siècle, les rois de Danemark
et de Norvège se font établir des généalogies
montrant qu'ils ont pour ancêtres l'un de ces «fils d'ours».
Pour l'Eglise médiévale, l'idée que l'ours et la
femme puissent être interféconds est abominable, mais certains
théologiens dissertent sur le sperme de l'ours comparé
à celui de l'homme. Bien avant Darwin, l'idée d'un cousinage
entre animaux et humains ne concerne pas le singe, considéré
comme diabolique, mais l'ours et parfois le cochon. »
Crâne
d'ours.
« Dans la grotte Chauvet, découverte en 1994 en Ardèche,
les peintures d'animaux datent d'environ 32 000 ans. Au centre de la
«salle du crâne», on a trouvé ce crâne
d'ours, placé sur un piton rocheux. Autour de lui, en demi-cercle,
une douzaine d'autres crânes. Doit-on supposer l'existence d'une
«religion de l'ours» chez les hommes de Cro-Magnon ou de
Neandertal ? C'est une question qui fait débat chez les préhistoriens.
Or l'existence d'un culte de l'ours est attestée dans les sociétés
antiques et le haut Moyen Age chrétien. Et toutes les mythologies
européennes font de l'ours un animal à part - dieu ou
ancêtre de l'homme. Ces cultes sont-ils hérités
du paléolithique ? Ils témoignent en tout cas de l'éclairage
que l'histoire peut apporter à la préhistoire. »
Ours polaire.
« En Europe, l'ours blanc est inconnu jusqu'à la fin
du Moyen Age. Au xiiie siècle, le roi de Norvège offre
au roi d'Angleterre l'un de ces animaux fabuleux, dit Piscator : il
se baigne et pêche dans la Tamise. Les bourgeois de Londres lui
achètent une chaîne en or. L'ours blanc ne prend vraiment
sa place qu'à la fin du xixe siècle, quand on vient le
voir dans les zoos et les cirques. Aujourd'hui, tout le monde sait qu'il
s'agit d'une espèce menacée : la fonte de la banquise
détruit ses territoires de chasse, et les survivants trouvent
difficilement leur nourriture ; au point que les mâles adultes
se comportent parfois en cannibales et dévorent les oursons.
Sinistre fin pour un animal royal ! En historien des ours, j'en suis
accablé. En citoyen de la planète, honteux et désespéré.
»
Teddy-bear
.« Ultime revanche de l'ours sur les hommes, l'ours en
peluche naît en 1903, simultanément aux Etats-Unis et en
Allemagne. L'histoire du teddy-bear est bien connue. Le président
Theodore Roosevelt fait un safari dans le Mississippi. Pour lui éviter
de rentrer bredouille, son entourage attache un ourson à un arbre,
mais le président refuse de le tuer. Un fabricant de jouets de
New York commémore l'événement en fabriquant le
premier produit dérivé de l'histoire. Au même moment,
à Stuttgart, Margarete Steiff commercialise un ours en peluche
qui connaît aussi un grand succès. Avec l'ours en peluche,
on voit renaître des pratiques de type cultuel comparables à
celles des sociétés anciennes. L'enfant trouve en lui
son premier compagnon, son ange gardien, son premier dieu. Contrairement
à l'ours médiéval, le nounours n'a jamais abdiqué
sa royauté. Malgré la concurrence des kangourous et autres
pandas, il reste la star des peluches. »
L'armée
des ours.
«Malgré l'hostilité de l'Eglise envers l'ours,
la ville de Berne arbore fièrement un ours sur sa bannière
depuis le xiiie siècle. Un jeu de mots associe Bern, le nom de
la ville, et le mot Bär, qui désigne l'ours en allemand.
Berne est vraiment une ville à l'ours ; elle lui voue un culte
comme à un animal totem. On y voit encore la fameuse fosse aux
ours ; nous savons ce qu'ils mangeaient et quels étaient leurs
noms. Au xve siècle, les habitants de Berne s'identifient à
des ours, comme en témoigne cette étonnante peinture.
Sous forme d'ours, ils partent affronter les troupes du duc de Bourgogne.
Une identification efficace : en 1476, ils sont vainqueurs des troupes
de Charles le Téméraire et s'emparent de son trésor,
que l'on peut voir aujourd'hui au Musée historique de Berne.
»
L'ours déchu
.
« Sur cette miniature du xiie siècle, l'ours n'est plus
qu'un porteur de bagages. L'Eglise cherche à le déprécier
en montrant que les hommes de Dieu sont plus forts que lui. L'anecdote
est classique : saint Amand part en voyage, un âne porte ses bagages,
arrive un ours qui dévore l'âne, mais le saint oblige la
bête sauvage à prendre sa place. Les paroles du saint sont
inspirées par Dieu, et l'ours comprend que rien ne sert de résister.
Dans le même esprit, l'Eglise, qui déteste les spectacles
d'animaux, tolère les montreurs d'ours au Moyen Age. Le roi des
animaux devient une bête de cirque qui fait des cabrioles dans
les foires, les gens peuvent le toucher, l'ours n'inspire plus la peur.
»
L'ours courtisan.
« Vers la fin du xiiie siècle, le roi-lion a détrôné
le roi-ours dans toute l'Europe. Ce souverain venu d'Orient ne fait
pas l'objet, comme son rival, de rituels préexistants, barbares
et sanguinaires. Il appartient aux traditions écrites de la Bible
et de l'Antiquité gréco-romaine alors que l'ours était
l'animal des traditions orales. Sur cette image de la fin du xve siècle,
le lion porte couronne et sceptre. L'ours est à ses pieds parmi
ses courtisans. C'est l'histoire contée par le «Roman de
Renart». Dans les plus anciennes versions, qui datent de la fin
du xiie siècle, le lion est déjà le roi des animaux
mais l'ours est encore son vice-roi. Bientôt il ne sera plus qu'un
baron parmi d'autres, un courtisan ridicule auquel le goupil joue des
tours. »
Chasse à
l'ours.
« On le voit sur cette image du début du xive siècle,
la chasse à l'ours se pratique à pied. C'est une chasse
violente, sauvage, un corps-à-corps entre l'homme et la bête
avec échange de souffles et de sangs. Cette intimité bestiale
terrifie les théologiens, et l'Eglise cherche à imposer
la chasse au cerf, moins brutale. Mais les guerriers germains et slaves
ont longtemps préféré l'ours, dont ils admirent
la force. En le tuant, le guerrier capte sa puissance. En plein Moyen
Age chrétien, les rituels païens subsistent ; le guerrier
tue l'ours, boit son sang, revêt sa peau pour partir au combat.
La lutte contre l'ours commence à l'époque de Charlemagne.
Elle va durer des siècles, jusqu'à Saint Louis. Peu à
peu la chasse à l'ours est dévaluée, la chasse
au cerf s'impose comme divertissement royal, tandis que le lion devient
le roi des animaux. »
Né à
Paris en 1947, spécialiste du bestiaire héraldique médiéval
et de l'histoire symbolique des sociétés européennes,
professeur à l'EPHE et à l'EHESS, Michel Pastoureau a
publié en 2001 « les Animaux célèbres
» (Bonneton) et en 2004 « Une histoire symbolique
du Moyen Age occidental » (Seuil).
Auteur : Catherine David
Source : Le
Nouvel Observateur du 25 janvier 2007