Vous ne verrez pas lours
Traqués
pendant des siècles, exterminés, les ours aujourd'hui
ont peur. Réfugiés dans les endroits les plus sauvages
de la chaine, les quinze derniers survivants se cachent ; on ne voit
plus que leurs traces, indices fragiles de leur présence têtue
et désespérée.
Les Pyrénées
seraient-elles donc devenues complètement inhospitalières
pour cet animal? Surement pas, puisque certains élus des vallées
d'Aspe et d'Ossau proclament: « Nous sommes les meilleurs protecteurs
de l'Ours. C'est dans nos vallées qu'il survit, alors qu'il a
disparu ailleurs, y compris dans le parc national. Qu'on nous laisse
nous-mêmes nous occuper de sa protection et en même temps
aménager notre montagne, car il faut bien que nos gens vivent
aussi. »
Qui faut-il croire?
L'idée de protéger l'ours que l'on croyait volontiers
récente et d'essence citadine aurait-elle gagné droit
de cité chez les bergers, agriculteurs et chasseurs pyrénéens?
L'ours,
une source de profits
Les
éléments rassemblés dans une thèse très
récente (Histoire de la chasse à la grande faune dans
les Pyrénées française du XVIe au XXe siècle)
vont nous aider à nous faire une idée. La trace dans les
archives de mille neuf cent cinq ours tués en trois siècles
a été retrouvée, et l'auteur admet qu'il y en eut
au moins trois mille. A certains moments, les Pyrénées
contenaient mille ours. Cela fait rêver, d'autant que les cultures
montaient très haut en altitude, et que la montagne grouillait
d'animaux domestiques et était aussi très peuplée.
A cette époque,
l'ours pyrénéen vivait donc bien en montagne et se multipliait.
Il prélevait sa dîme sur les productions humaines (cultures
et troupeaux) et était à ce titre destructeur de richesses
paysannes. Mais dans le même temps, il rapportait à ceux
qui le chassaient quantité d'écus sonnants et trébuchants:
les chasseurs d'ours vendaient sa chair, sa graisse, sa peau et récupéraient
en outre les primes prévues par la loi et le fruit des quêtes
inscrites dans l'usage. Savez-vous que l'application de graisse d'ours
sur un crâne en cours de calvitie avait la réputation de
faire repousser les cheveux ? Toulouse a été la principale
ville de commercialisation de la graisse des ours pyrénéens.
Selon la saison et l'âge de l'animal, on en recueillait de 10
à 100 kilogrammes. Cet onguent contre la calvitie était
vendu à Paris sous le nom de "pommade de lion". Le rapport financier de la vente était tel que certains oursons
étaient capturés puis engraissés pour produire
de la graisse.
La chair était
bien entendu vendue et améliorait considérablement l'ordinaire
à une époque ou l'alimentation était surtout végétarienne.
Le foie était consommé par les chasseurs eux-mêmes
selon une tradition qui a perduré jusqu'à nos jours, et
ce dans tous les pays à ours. Les pattes constituaient le mets
princier par excellence, et il fut une époque ou les grands hôtels
pyrénéens avaient mis au point des préparations
originales.
La peau que le
chasseur devait montrer pour prouver sa capture, était bien sûr
un bon moyen de récupérer de l'argent. Elle servait à
fabriquer des couvertures, des guêtres, des manchons pour les
pieds et les mains, et les bonnets.
La "cueillette
des oursons" destinés à être cédés
à des particuliers, à des zoos, aux montreurs d'ours,
constituait un exercice dangereux en raison du caractère vindicatif
des mères ourses, mais largement lucratif.
L'ours apparait
donc très nettement à la fois comme un animal capable
de causer des dommages à l'agriculture et aux agriculteurs et
comme une source de profit pour les chasseurs.
Nous touchons là
à l'essentiel: pour les pyrénéens et depuis toujours,
l'ours a été un nuisible pour les uns et un générateur
de ressources financières pour les autres. L'auteur de la thèse
note bien dans son travail: « La valeur financière de l'ours
provoqua des rivalités et des jalousies entre les différents
types de chasseurs locaux et étrangers. Le premier exemple est
celui du Luzien d'adoption Dat, qui considérait la faune de la
région de Luz-Gavarnie-Torla comme un peu celle de sa réserve
personnelle dont il était responsable en tant que lieutenant
de louveterie. »
Plus grave fut
la très forte rivalité qui opposa à Luchon les
braconniers locaux et la municipalité qui voulait conserver du
gibier pour sa riche clientèle. C'est Sapène, directeur
du casino qui s'en fait l'écho dés 1858; il critique «
la cupidité de certains habitants de la localité qui,
plus braconniers que chasseurs ne trouvant jamais leur part assez grosse
d'un ours tué en chasse réglée, font tout leur
possible pour contrarier et éloigner les étrangers des
chasses qui s'effectuent ici pendant la saison thermale. En août
dernier, quand Rotschild vint chasser, on fut pendant la nuit tirer
des coups de fusil dans la montagne pour faire fuir les animaux. »
Il reprend les
hostilités en 1861 après que quatre ours eurent été
tués pendant l'hiver par suite de «la cupidité des
braconniers ursophages» chez qui «l'ursophagie est passé
à l'état chronique et inguérissable».
L'ours avait ainsi
une place économique incontestable dans la société
pyrénéenne: il constituait une richesse naturelle exploitée.
Il semble que ce soit le braconnage qui dans un premier temps ait été
la cause de sa raréfaction. On voit bien que l'ours n'a jamais
été pour les autochtones un quelconque symbole d'une nature
sauvage!
Contre
le mauvais sort
Mais
est-ce aussi simple? Sans doute pas. Il suffit d'interroger d'autres
données historiques que celles issues d'une étude de la
chasse, et de s'intéresser aux fêtes carnavalesques de
l'ours, de recueillir des bribes de comportements humains à l'égard
de l'ours dans certaines régions des Pyrénées comme
le Pays basque, de méditer sur les graffitis préhistoriques,
pour avoir une opinion plus nuancée.
Car enfin l'ours est présent presque partout dans la toponymie
de nos montagnes : « Pas de l'Ours », « Tanière
de l'Ours » ainsi que dans les dialectes aragonais, basques,
catalans, gascons. Il est présent au plus profond des cavernes.
Faut-il rappeler
ici l'extraordinaire découverte de l'ours acéphale de
la grotte de Montespan, faite par Norbert Casteret en 1923: un ours
modelé dans de l'argile comportant un crâne d'ourson entre
les pattes de devant ?
Il y avait jusqu'à
ces dernières années une patte d'ours clouée sur
la porte d'une grange de village de Guchens, en vallée d'Aure.
Indiquons quelques beaux exemples de sculptures de têtes ou de
silhouettes d'ours sur des façades ou des porches:
- village d'Etsaut
en vallée d'Aspe,
- village de Bestuè
en Aragon,
- village d'Aristu
en Navarre.
L'ours figure sur
divers blasons dont celui, trés beau de la bourgade d'Anso en
Aragon.
Conserver une patte d'ours porte bonheur, ou du moins éloigne
les mauvais génies de la nuit de la montagne. Lorsque l'ours
a disparu, c'est la patte du blaireau qui joue le rôle de substitut.
Faire porter par les enfants une patte de blaireau en sautoir était
pour les parents une garantie contre les esprits malins. L'empreinte
du blaireau est tout à fait identique à celle d'un ourson
et d'une certaine manière, elle évoque une empreinte humaine.
Ce fait nous permet bien sûr d'évoquer toutes les légendes
cristallisées dans les diverses versions de jean de l'Ours.
L'ours serait un homme déchu revenu à l'habitat forestier.
Rappelons qu'à Sainte-Engrace on dit que les anciens Basques,
les ancêtres, croyaient que l'homme descend de l'ours.
Claude
Dendaletche - Extrait de Pyrénées
Magazine - avril 1989