Le meeting des antitout
Voici
des mois que lAssociation pour la sauvegarde du patrimoine
dAriège-Pyrénées (A.S.P.A.P.), le principal
groupe ultrapastoral pyrénéen, préparait
les "Pastoralies" dont la dernière édition
remontait à 1996. Nous nous doutions bien que nos adversaires
ayant récupéré lorganisation dune
telle fête pastorale et populaire allaient sen servir
pour la promotion de leurs idées. Sur le programme on lisait
déjà : « car notre mouvement dépasse
largement la question de lours : le fond du problème
est bien quest ce que lÉtat veut faire des
Pyrénées : un espace ensauvagé où
les grands carnivores, ours et loup, contrôleront la totalité
du paysage, ou un lieu de vie sûr, accueillant, vivant économiquement,
à lenvironnement préservé. »
Cest pourquoi FERUS a proposé à quelques associations
et défenseurs de lours dorganiser une action
le jour des "Pastoralies". Ce vendredi 8 août,
quelques uns dentre nous, rejoints par un membre de lAssociation
des amis des Ours des Pyrénées centrales (AMOPYC),
se rendent donc sur le plateau de Beille pour prendre la température.
Présents
quotidiennement sur le terrain depuis le 22 juin, FERUS et les
bénévoles de "Parole dours" sont
à lécoute des habitants et visiteurs des Pyrénées,
et ce dans tous les départements de la chaîne. Nous
sommes allés à plusieurs reprises dans les vallées
ariégeoises où laccueil, comme partout, est
très bon tant avec les personnes favorables à la
présence de lours quavec les indécis
ou nos contradicteurs. Notre travail de fond irrite manifestement
certains, qui, à linstar dun guide de pays
tarbais, enveniment le climat. Voici donc ce quon lisait
le 29 juillet sur linénarrable site "Lourdes
Infos" : « En attendant, beaucoup sont ceux
qui pensent quil y a là une provocation pour créer
des incidents et organiser une manipulation de lopinion.
Viendront-ils sur le marché de Luz dans les Hautes-Pyrénées
? Ou de Lourdes ? Ou dArgelès ? Ou bien iront-ils
en Ariège le 8 août pour les Pastoralies au Plateau
de Beille ? » Rappelons ici que la simple présence
de quatre membres de FERUS devant la préfecture de région
à Toulouse le 26 juin dernier, dont trois bénévoles,
étudiantes en biologie de 19 et 21 ans et une enseignante-formatrice
de 47 ans, sidérées par les comportements tenus
à notre égard par une soixantaine dultrapastoraux,
fut qualifiée de « provocation » par Philippe
Lacube, leur "chef de guerre", qui exigea notre départ
immédiat ! Nous reviendrons dans La Gazette des grands
prédateurs sur cette journée mémorable pour
la démocratie et la chose publique. En cette fin de matinée
du 8 août, froid et brouillard surprennent les spectateurs
qui arrivent en tenues dété sur le plateau
à 1 800 mètres daltitude. Les familles bravent
le climat, se couvrent de sacs poubelles, et prennent la queue
du restaurant sous chapiteau pour une longue attente, avec les
tickets achetés dans les offices de tourisme.
Vue densemble
des "Pastoralies". Nos membres ont estimé 1 200
à 1 500 personnes présentes entre la fin de la matinée
et laprès-midi, quand les gendarmes annonçaient
5 ou 7 000 anti-ours ! Il est plus raisonnable de parler de 2
000 personnes pour toute la journée, dont une majorité
de touristes
bernés.
Nous remarquons
vite des gars patibulaires, vêtus de blouson noir avec au
dos la fameuse inscription en lettres rouges : « Un ours
en liberté, des vies en danger », qui tournent
ici et là. Un drôle de service dordre pour
une fête qui nest en réalité que le
prétexte dun meeting anti-ours, anti-prédateur
et anti-tout ce qui nest pas pastoral comme lentend
lA.S.P.A.P.
«
Un ours en liberté, des vies en danger ». Un
blouson noir en liberté, les libertés publiques
en danger !
Sur lestrade, Philippe Lacube, béret vissé
sur la tête, passe le micro aux personnalités qui
se pressent, parmi lesquelles Augustin Bonrepaux, président
du conseil général de lAriège, soutien
de poids des "Pastoralies". On remercie vivement à
la tribune le Crédit agricole sans qui la fête naurait
pas eu lieu. Puis défilent les représentants de
la F.N.S.E.A., le syndicat agricole tout puissant et transgénique,
dont lun dentre eux remet publiquement un chèque
de 3 000 euros pour dédommager les « condamnés
dArbas », entendez les délinquants qui furent
condamnés pour lassaut de la mairie de cette commune
le 1er avril 2006. « La F.N.S.E.A. sera toujours contre
ceux qui se disent les sauveteurs de la planète en introduisant
des fauves. On ne peut pas accepter les prédateurs sur
nos territoires. Nos éleveurs et nos bergers ont la peur
au ventre. » Parmi les stands, nous remarquons la Confédération
paysanne et son tract « Sauvons les moutonniers »
qui alerte sur les graves difficultés de lélevage
ovin et réclame un vrai revenu pour les éleveurs.
La cause est noble, mais pourquoi diable la défendre aux
côtés des ultrapastoraux ?
Soucieuse
de défendre le patrimoine pyrénéen, lA.S.P.A.P.
présente aussi deux chiens de Carélie (un territoire
à la frontière russo-finlandaise) tenus en laisse
par un jeune homme aux allures de beatnik, mais en réalité
pas cool du tout. On vante lefficacité de ces chiens
de chasse à lours, si adaptés quil serait
question de les introduire dans les Pyrénées ! Plus
tard, cest un berger, Moïse, qui, sans rire, explique
au public tout le mal quil faut penser du chien patou, le
fameux Montagne Pyrénées, qui serait inadapté
à nos montagnes ! À quand lintroduction des
léopards des neiges sur les hauts plateaux pyrénéens
par les experts scientifiques de lA.S.P.A.P. ? À
quelques encablures de là, des enfants ségayent
à la pêche de grosses truites dans un bassin étriqué,
de bric et de broc. La prochaine fois, à Beille, on chassera
sans doute des phoques de Finlande sur des bouts de banquise.
Au stand de lA.S.P.A.P. nous rencontrons un cercle de théoriciens
(en voie de disparition ?) qui entreprennent le public sur les
ours de Slovénie : « Les ours sont parqués,
entourés de clôtures et descendus dun coup
de fusil sils se sauvent » (sic !). Rigolons avec
lA.S.P.A.P. : en Roumanie, les ours vampirisent les jeunes
femmes ; en Russie, ils ont des couteaux entre les dents ; en
Bulgarie, ils mangent du mouton au yogourt ; en Grèce,
ils dansent le sirtaki ; en Sibérie, ils déterrent
les mammouths, et le reste à lavenant.
Les chiens
de Carélie de lA.S.P.A.P. Quand une race russo-finlandaise
serait plus adaptée aux Pyrénées que le Patou-Montagne
Pyrénées !
Voilà
les vaches gasconnes qui arrivent bien tard après les annonces
au micro. On craint manifestement des problèmes car un
animateur ne cesse de prévenir la foule de se tenir à
lécart derrière les barrières :
« Et le Monsieur en rouge, reculez ! », « Respectez
les barrières ! »
Pour une fois, on a bien
raison à lA.S.P.A.P., les animaux domestiques, imprégnés,
sont bien plus dangereux que les animaux sauvages. Au stand des
Aspapiens, on vient davoir vent de notre présence
sur la place du village des Cabannes, au débouché
de la route daccès du plateau de Beille : «
Ils profitent quon soient en haut pour distribuer leurs
cochonneries en bas. » Nous comprenons vite que la température
va monter plus bas grâce aux charmants garçons à
blouson noir
Cest lheure du « Forum
pour une biodiversité à visage humain ».
M. Besche-Commenge (lidéologue des ultrapastoraux
qui voudrait tous nous envoyer aux champs ou dans les estives)
ouvre le bal, présente les intervenants et monopolise la
parole. Cet homme qui jette depuis des années ces textes
fielleux contre les « sectes du sauvages »,
les ours de Slovénie, les loups cantabriques, avoue aujourdhui,
devant un auditoire dune cinquantaine de personnes acquises
à sa cause, son caractère violent. Fait aggravant,
il est applaudi chaudement à chaque intervention.
En descendant
récupérer la voiture, nous retrouvons une famille
de Vendée avec trois enfants dont une en poussette qui
sétait endormie.
« Ça vous a plu ? »,
« Oui cest une très belle fête et
on a très bien mangé », puis, après
un petit silence, le mari reprend, « Cest un peu
anti ours quand même ? »,
« Oui, pas quun peu »,
« Moi, je ne suis pas daccord avec eux, je veux
que mes enfants quand ils seront grands voient des ours en liberté
dans les Pyrénées », lance la mère
de famille qui nous réchauffe le cur.
Aux Cabannes,
notre seconde équipe informée du détournement
de la fête se met en place à 13h45 après un
déjeuner sur lherbe face aux immenses falaises calcaires
du Quié survolées par des vautours fauves et des
milans noirs. Notre gros ours en peluche assis au pied dun
panneau de signalisation fait bel effet. Nous sommes cinq à
interpeller les conducteurs des véhicules qui descendent
du plateau et distribuons un tract intitulé «
Pastoralies, un autre son de cloche », le dépliant
de « Parole dours » et « Les
bonnes adresses du Pays de lOurs ». Une fois de
plus nous ne sommes pas étonnés de lexcellent
accueil reçu. Bien sûr quelques personnes dAriège
font état de leur désaccord (lune dentre
elles déchire nos documents), mais lécrasante
majorité nous soutient. On ne sy attendait pas dans
cette proportion : bon nombre de familles nous remercient spontanément
dêtre là car elles disent avoir été
bernées, et sont effarées du discours entendu là-haut.
Nous discutons longuement avec certains si peu ou mal informés
des réalités locales, distribuons aussi nos tracts
et documents à des véhicules qui se rendent sur
le plateau. Notre présence ne passe pas inaperçue
des employés de la Ferme du Quié, le magasin de
Philippe Lacube, qui nous observent depuis le pas de porte.
14h45
: un de nos amis appelle et signale quon parle de nous
là-haut, en mal, et que Philippe Lacube lit et commente
notre tract. 15h00 : deux gendarmes descendent dune
voiture et demandent à rencontrer les responsables de laction,
prennent nos identités. Nous serions dans lillégalité
nayant pas prévenu le maire des Cabannes de la distribution
de tracts sur la voie publique ! Très vite nous comprenons
que ce légalisme surprenant est destiné à
précipiter notre départ en raison du danger qui
planerait sur nous, et de lordre public qui viendrait bientôt
à être troublé. Les gendarmes nous annoncent
en effet quils ont empêché deux voitures pleines
dhommes sortant du repas (bien arrosé) de venir à
notre rencontre. On parlemente quand un des gendarmes sapproche
à grands pas, manifestement inquiet, et ordonne que nous
partions sur le champ : « Nous ne pouvons pas assurer
votre sécurité. » Un véhicule noir
vient de se garer à proximité du magasin de M. Lacube.
En sortent trois jeunes hommes au tee-shirt noir et lettres rouges
sang, mine fermée, regard si peu chaleureux, nous surveillent
et sapprochent. Nous navons pas dautre choix
que de partir afin déviter un affrontement imbécile
et violent qui desservirait le travail que nous menons depuis
la fin de juin. Lun dentre nous demande à un
des gendarmes sil faudra revenir avec une division de chars
Autour dun
verre pris à Tarascon nous décidons de rendre visite
à la rédaction de La Dépêche du Midi
à Foix, de narrer les enseignements de notre action et
les circonstances lamentables de notre départ des Cabannes.
La frustration est grande en effet de constater que sous prétexte
de sauvegarder lordre public, la prime est donnée
à des personnes violentes dintimider dautres
personnes pacifiques avec lesquelles elles refusent de discuter.
Cest un fait que la contradiction hérisse au plus
haut point nos adversaires qui désinforment, manipulent
les faits, injurient et menacent. À la rédaction
de La Dépêche, notre délégation, remarquée,
est reçue par un journaliste. Petite "victoire"
le lendemain avec la publication dune colonne qui rapporte
correctement la cause de notre départ à la fin de
larticle consacré aux "Pastoralies". Deux
jours plus tard, notre ami de lAMOPYC nous signale quil
a continué à distribuer tracts et informations dans
un camping proche. Encore une fois, le sentiment davoir
été floué est unanime auprès des personnes
approchées.
Remercions
enfin ici tous les participants à cette action qui nétait
pas attendue tant les méthodes violentes de lA.S.P.A.P.
intimident les gens de bonne volonté. Fort heureusement,
nous constatons depuis le début de "Parole dours"
que les groupes ultrapastoraux, sils bénéficient
dappuis politiques et syndicaux puissants, ne disposent
pas dune base populaire solidement ancrée. Nombreux
sont les gens qui condamnent leurs actions, récusent le
rôle dun monde médiatique qui grossit les conflits
et appellent à sortir par le haut dune situation
préjudiciable pour tous.
Auteurs
: Stéphan Carbonnaux et Nicole Soteau
Source : Site
Web FERUS du 10 août 2008