L'humanité a le choix de sa régression
ou de son développement face à la crise écologique.
A quelques semaines de la négociation internationale sur le climat
à Copenhague, les enjeux sont connus. Le dramatisme du film Home,
de Yann Arthus Bertrand, a ouvert nombre d'yeux.
Allons au-delà pour mesurer notre dépendance aveugle à
ce modèle de vie.
La vie comme l'écologie
nous enseignent le doute, un doute qui fait défaut aux idéologies.
L'écologie productiviste comme l'écologie radicale ont
le même fondement. Contester la démocratie et le débat
de société au nom de pseudo-certitudes scientifiques.
Nous ne trouverons pas de solution à la crise écologique
dans une économie administrée ou une idéologie
de la technologie. La solution est 50 % dans la technologie, 50 % dans
les changements de comportement.
Certains politiques
ex-scientifiques prônent l'écologie productiviste, le 100
% technologie. C'est une impasse pour la société. Notre
mode de consommation est responsable de la moitié des émissions
de gaz à effet de serre. Nous jetons nos aliments quand les enfants
du Sud meurent de faim et de soif. Nous n'avons pas d'autre choix que
de tourner le dos aux excès de la société de consommation.
A défaut, nous
accepterions implicitement d'accroître les inégalités.
Plus encore, chaque
nouvelle technologie induit des changements dans nos sociétés.
Certaines ne sont pas acceptées, souvent faute de prouver leur
intérêt, comme les organismes génétiquement
modifiés (OGM) aujourd'hui. D'autres modifient radicalement nos
modes de vie, comme Internet hier et les énergies renouvelables
demain.
Enfin, sommes-nous
certains que le progrès est linéaire ? Certaines grandes
civilisations ont disparu faute d'avoir pris en compte les limites de
la nature.
L'écologie
radicale prônée par certains partis glorifie la décroissance
absolue et le refus de la technologie. Certes, les émissions
de gaz à effet de serre sont le fait des pays développés.
Mais ce sont les pays les moins développés qui souffrent
le plus des pollutions. Un enfant meurt toutes les dix-sept secondes,
victime d'une eau sale.
Dans un monde en
croissance démographique, il faut des ressources économiques
pour traiter l'eau ou les déchets. Plus encore, ce n'est pas
la croissance qui pose problème, c'est son "carburant",
c'est-à-dire le pétrole, le charbon ou le gaz , responsable
des changements climatiques. Et ce sont ses excès, principalement
ceux de la société de consommation, qui sont responsables
de l'épuisement de nos ressources.
Il faut avoir l'audace
de faire confiance à la démocratie et à la société.
Or la société, par la voix du Grenelle, a eu l'audace
de croire qu'une autre voie est possible. Jamais ce gouvernement ne
renoncera aux engagements du Grenelle de l'environnement.
Encore insuffisamment
relayé, le débat mené par la commission Amartya
Sen et Joseph Stiglitz est à l'évidence le plus crucial.
Le président de la République a chargé cette commission
de corriger le PIB, qui ignore notre patrimoine humain et écologique.
Il augmente avec les accidents de la route ou la destruction des forêts.
Comme le PIB a été créé pour donner une
valeur à la société industrielle contre la société
agraire, ce nouvel indicateur donnera une valeur à la société
écologique après la société industrielle.
Un progrès
différent, une croissance "soutenable", est possible.
Avec le Grenelle de
l'environnement, ce sont 600 000 emplois et 450 milliards d'euros d'investissements
d'ici à 2020. Plus que des chiffres, cette croissance repose
sur deux fondements.
Premier fondement
: c'est une croissance qui épargne les ressources de notre planète.
Une croissance économe en énergie et en ressources : nous
maîtrisons les techniques pour réduire fortement les consommations
des bâtiments neufs et existants. La voiture électrique
est à portée de main. Nous pouvons réutiliser,
comme au Japon, tous les matériaux des bâtiments déconstruits.
Cet aspect de la croissance écologique est bien connu.
Epargner notre
planète, c'est faire en sorte que l'énergie, le "carburant"
du progrès, soit
quasiment "zéro carbone". Sortons de l'inutile opposition
entre le renouvelable et le nucléaire. Le nucléaire n'est
pas une fin en soi, mais la France maîtrise cette technologie
qui lui permet d'émettre 20 % de gaz à effet de serre
par habitant de moins que la moyenne européenne.
L'enjeu est de
développer le renouvelable avec autant d'ambition que nous en
avons eu pour le nucléaire. Aujourd'hui, grâce au président
de la République, la recherche pour le renouvelable est portée
au même niveau que celle pour le nucléaire. C'est un immense
tournant dans notre politique.
Epargner notre
planète, c'est la dépolluer, un enjeu de santé
publique majeur. La compétitivité ne peut être qu'écologique.
Les entreprises se doivent d'adopter systématiquement la meilleure
technologie disponible. La santé environnementale, c'est-à-dire
l'impact à long terme sur notre santé de faibles doses
de pollution, est également naissante. Or tous les débats
sur les risques émergents, nanotechnologies, ondes, produits
chimiques, sont marqués par une ambiguïté : ce n'est
pas à la science d'imposer à la société
le niveau de risque qu'elle doit accepter. C'est à la société
de faire ce choix. La réponse aux enjeux de santé environnementale
passe par la
connaissance et le renforcement du débat démocratique.
Deuxième
fondement, moins connu : c'est une croissance qui augmente nos ressources
naturelles. La biodiversité est l'assurance-vie de l'humanité.
La diversité des espèces cultivées ou des insectes
indispensables à la pollinisation sont les fondements de notre
résistance aux maladies et aux crises. N'oublions pas que le
plus grand défi à venir est aussi de nourrir la planète.
Le Grenelle apporte
des premières réponses. Quant aux OGM, ils seront peut-être
une réponse à venir si les industriels se préoccupent
moins de bénéfices commerciaux et plus de l'avenir de
notre planète. Malheureusement, force est de constater que notre
connaissance de notre "patrimoine de ressources naturelles",
l'équivalent d'un haut de bilan (éléments à
long terme) pour les entreprises, est plus qu'embryonnaire. Ce champ
des sciences du vivant reste en friche, tout comme notre prise de conscience
collective.
Le plus grand défi
de l'écologie n'est pas la technologie ou l'économie,
mais la connaissance, et surtout la démocratie. Ni les experts
ni les administrations n'ont la légitimité pour dicter
à la société son mode de vie. Or la réponse
à la crise écologique se trouve dans le changement profond
de nos valeurs.
Il faut intégrer
une double clause sociale dans les politiques écologiques. D'une
part, chaque action doit bénéficier en premier lieu aux
plus modestes. D'autre part, le droit à l'alternative afin que
personne ne se trouve dans une impasse face à une politique écologique.
Renforcer la démocratie,
c'est développer la concertation à cinq. C'est renforcer
nos syndicats et nos associations environnementales. C'est imaginer
un Conseil d'Etat chargé de valider la soutenabilité environnementale
des projets. C'est aussi une Organisation mondiale de l'environnement
aussi puissante que l'Organisation mondiale du commerce (OMC). De simples
pistes de réflexion pour l'avenir.
Cette histoire
n'est pas finie. Il faudra sans doute écrire un acte II au Grenelle,
un acte consacré aux principes démocratiques et aux valeurs
de notre société. Notre génération sera
la première à porter la charge d'un changement de modèle
de société, en profonde rupture avec l'éducation
que nous avons reçue. Nous devons le faire pour nos enfants et
petits-enfants. Le défi n'est que plus attachant.
Auteur
: Chantal Jouanno est secrétaire d'Etat à l'écologie.
Source : Le
Monde du 7 septembre 2009