La coexistence dans une même région de nombreuses espèces
de la faune sauvage est grandement favorisée par une structure
paysagère en mosaïque où alternent différents
milieux, tels que, par exemple, les milieux ouverts, cest-à-dire
non arborés, et fermés, cest-à-dire arborés
(Quilichini & Gibernau, 2002). De telles mosaïques, qui ont
le plus souvent été historiquement créées
par plusieurs activités humaines, sont de fait génératrices
dune biodiversité supérieure à celles du
faciès climacique et parfois dune forte valeur patrimoniale.
La recherche dun maillage équilibré entre milieux
ouverts et fermés représente donc un enjeu fort de gestion
et de conservation de la biodiversité et, à ce titre,
constitue la cinquième des 14 Orientations régionales
de gestion et de conservation de la faune sauvage et de ses habitats
(ORGFH) de Midi-Pyrénées.
Les ORGFH arrêtées
en Midi-Pyrénées
Les ORGFH de Midi-Pyrénées ont été validées
en Comité de pilotage le 26 février 2004, à la
suite dun vigoureux effort de concertation fourni depuis novembre
2002 par lensemble des partenaires, notamment par le biais des
groupes thématiques. Les ORGFH de Midi-Pyrénées
ont fait lobjet dun Arrêté préfectoral
le 9 avril 2004.
Quatorze orientations
ont été retenues dont cinq relatives aux habitats et quatre
aux espèces. Chaque orientation se décline en axes de
travail. Des exemples et des propositions dactions ou doutils
illustrent ces axes de travail. Des indicateurs ont été
proposés lors dun travail ultérieurs (Jean, 2004)
avec estimation dun « état zéro » qui
servira détat de référence en 2009, année
du premier bilan des ORGFH. Limportance conférée
à léducation à lenvironnement en général,
et le renseignement de létat initial dindicateurs
testés, constituent deux éléments forts des ORGFH
de Midi-Pyrénées.
400 exemplaires
en couleur des ORGFH de Midi-Pyrénées ont été
tirés en 2004, accompagnés dun CD-Rom interactif,
comprenant le document principal, les annexes, lArrêté
préfectoral, la bibliographie.
Les ORGFH de Midi-Pyrénées sont consultables en ligne
sur le site de la DIREN Midi-Pyrénées.
Ces mosaïques
de milieux tendent à disparaître au profit dune uniformisation
privilégiant lune ou lautre de ces composantes. En
plaine, les espaces boisés composés dessences autochtones
sont devenus rares alors quils constituent des pôles de
biodiversité. A linverse, dans les zones les plus défavorables
à lagriculture ou les plus inaccessibles, et particulièrement
en montagne, labandon partiel ou définitif des parcelles
cultivées ou pâturées, des estives ou des terres
de parcours au cours de la première moitié du 20e siècle,
et plus précisément entre 1914 et 1960, a conduit à
leur fermeture progressive, parfois accélérée par
des boisements volontaires ; si certaines espèces favorisées
par le vieillissement des forêts, telles que les invertébrés
saproxyliques, peuvent tirer bénéfice de cette évolution,
les espèces liées aux milieux ouverts ou hétérogènes,
initialement présentes, risqueraient elles de décroître,
voire disparaître, si cette tendance de fermeture ne sinfléchissait
pas.
Equilibre
entre milieux ouverts et fermés en montagne : un point fort des
ORGFH Midi-Pyrénées
La cinquième orientation des ORGFH de Midi-Pyrénées
propose de « mettre en place des actions favorables à
une meilleure répartition entre milieux ouverts et milieux fermés
». Cette orientation sappuie sur 6 axes de travail dont
2 concernent spécifiquement les montagnes pyrénéennes,
où lobjectif est de lutter contre la fermeture des milieux,
soit de maintenir ou daccroître la part de milieux ouverts
:
- dans les zones
de moindre production agricole ou sylvicole, en soutenant le pastoralisme
; le cas échéant, en soutenant et raisonnant les autres
actions dentretien des milieux ouverts
- dans les zones
de moindre production agricole ou sylvicole, en répartissant
mieux la charge des troupeaux dans les zones pastorales et de parcours.
Le maintien du
pastoralisme est considéré depuis longtemps comme un enjeu
majeur de conservation de la biodiversité (voir par exemple Tachker,
1999 ; Deverre, 1999 ; Bertrand, 2001) et les Pyrénées
ne font pas exception. Les ORGFH de Midi-Pyrénées considèrent
le pastoralisme comme le principal outil de lutte contre la fermeture
des milieux et donc de maintien de la biodiversité des milieux
ouverts. Lélevage est en outre un facteur déquilibre
et de cohésion socio-économique en zone de montagne (Revilla
& Osoro, 1999).
La
situation des milieux ouverts et du pastoralisme dans les Pyrénées
en 2005 est-elle vraiment défavorable ?
Au début du 20e siècle, la part respective des milieux
ouverts et fermés est radicalement déséquilibrée
au profit des premiers dans les Pyrénées. Les déboisements
très importants, liés à leffort de déforestation
exercé par une population agropastorale à son apogée
démographique (Chevalier, 1980) et à deux siècles
de charbonnage, ont très probablement amené plusieurs
espèces animales, telles que le Grand Tétras Tetrao urogallus
aquitanicus, au bord de lextinction (Ingram, 1915 ; Regnaut, 2004),
voire à lextinction totale, comme ce fut le cas pour la
Gélinotte des bois Bonasa bonasia. Aujourdhui, la répartition
entre milieux ouverts et fermés est nettement plus équilibrée
et par conséquent beaucoup plus favorable quil y a un siècle
au maintien dune biodiversité maximale. Lavenir de
cet équilibre dépendra des usages économiques de
ces milieux ouverts et fermés et, pour lessentiel, des
activités pastorales, considérées comme le principal
outil actuel de gestion de cet équilibre montagnard, mais globalement
en déclin (Revilla & Osoro 1999).
Or, contrairement
à lélevage national, le pastoralisme montagnard
en général (Bazin, 1998) et pyrénéen en
particulier ne semble potentiellement pas en déclin, puisque
la pression de pâturage a augmenté sensiblement sur lensemble
de la chaîne au cours des 30 dernières années pour
les ovins et les bovins ainsi que pour les équidés, au
fort pouvoir de débroussaillage. Dans les Pyrénées,
le pastoralisme en estive, facteur de conservation et de gestion des
milieux ouverts, résiste même bien à lincontestable
déclin généralisé de lélevage
extensif au plan national.
Cette bonne santé
apparente du pastoralisme pyrénéen, recruteur de jeunes
chefs dexploitation et créateur demplois saisonniers
est, depuis 1970 au moins, génératrice de milieux ouverts
semi-naturels ou semés, sous la forme de prairies naturelles
et permanentes, notamment dans les Pyrénées-Atlantiques.
Ainsi en 1999, lAssemblée pyrénéenne déconomie
montagnarde (APEM) recense des opérations de débroussaillage
réalisées sur un tiers des estives pyrénéennes
entre 1983 et 1999, et prévues sur près dun quart
dentre elles avant 2004 (SUAIA-DRAF, 1999). La Surface toujours
en herbe (STH) pyrénéenne sest également
accrue, en raison de lutilisation aujourdhui individuelle
destives autrefois collectives, donc non comptabilisées
dans la SAU et la STH (Lataste, 2002).
Lobjectif
accessoire de gestion et de maintien des milieux ouverts assigné
aux élevages bovin et ovin de montagne (Revilla & Osoro,
1999) semble donc atteint, au moins quantitativement. La question de
la qualité écologique et de la répartition spatiale
des milieux ouverts ainsi créés reste en revanche ouverte,
bien que cette qualité soit difficilement mesurable (à
moins de généraliser lutilisation du suivi des communautés
fauniques en tant quindicateurs de la qualité des écosystèmes).
Un
élevage pyrénéen de moins en moins extensif ?
Une intensification du pâturage est notée, au moins dans
plusieurs secteurs des Pyrénées, au point de poser des
problèmes de surpâturage, dérosion, de fragmentation
des milieux par pose de clôtures, voire dappauvrissement
écologique. Ainsi, en 1999, lAPEM recense un problème
dérosion dans 10 % des unités pastorales (SUAIADRAF,
1999). Par exemple, laugmentation de la charge en bovins et ovins
par hectare de STH dans les Pyrénées-Atlantiques est notable,
de même que la substitution progressive des races locales (Béarnaise
et Lourdaise, par exemple) par dautres plus productives, moins
bien adaptées au milieu montagnard, telles que la Blonde dAquitaine
qui ne consomme pas de ligneux et se concentre préférentiellement
sur les zones faciles daccès et moins pentues (DIREN Aquitaine
et al., 2004).
Dans ce cas, cest
bien la qualité et non la quantité de pâturage qui
doit faire lobjet de recommandations et de mesures daide.
Autrement dit, il pourrait sagir de préciser les conditions
dun pastoralisme idéal destiné à réouvrir
des milieux anciennement pâturés, appauvris, daccès
difficile, qui pourrait, dans ce cas, bénéficier dun
soutien contribuant à sa durabilité sociale et économique
et rémunérant le service rendu à lintérêt
général. Cest précisément lobjet
des ORGFH de Midi-Pyrénées portant sur les milieux ouverts
et fermés, dont la portée dépasse évidemment
le seul contexte midi-pyrénéen : mieux répartir
la charge des troupeaux dans les zones pastorales et de parcours en
privilégiant, par exemple, les estives difficiles des zones pentues
ou de haute altitude ou encore le sylvo-pastoralisme (Revilla &
Osoro, 1999 ; Métailié, 2001), dont les avantages écologiques
ont déjà été bien mis en évidence
dans les Alpes (Gauthier, 2000 ; Zeitler, 2003). Contrairement à
ce qui est généralement supposé, lampleur
de la déprise pastorale en montagne ne semble pas confirmée
par les chiffres des organisations agricoles (Bazin, 1998 ; Papaix &
Thuault, 2002) : lAPEM recense seulement 2,7 % destives
abandonnées entre 1983 et 1999 (SUAIA-DRAF, 1999), alors que
le nombre et la superficie des estives utilisées saccroît
sensiblement.
Dans ce contexte,
cest encore bien la qualité, la répartition dans
lespace, et non la quantité de pâturage qui doit
pouvoir faire lobjet dun soutien public ; les estives faisant
lobjet dun soutien public semblent être concentrées
dans le tiers Est de la chaîne des Pyrénées.
Des
alternatives au pastoralisme ?
Sur la Réserve nationale de chasse et de faune sauvage dOrlu,
dans lEst de lAriège, une estive ovine a été
abandonnée en 2001. Autour de cette réserve, les rhodoraies
fermées, en extension sensible et les hêtraies pures, issues
de taillis abandonnés, constituent des milieux qui semblent appauvris
en termes de biodiversité. Laccroissement expérimental
de la biodiversité de ces milieux appauvris est actuellement
testé au moyen dopérations mécaniques de
dévitalisation sur pied, dabattage et de gyrobroyage dans
le cadre dune démarche pilote de génie écologique
mise en place par lONCFS, avec lappui de lONF et de
plusieurs organismes scientifiques et gestionnaires (Defos du Rau et
al., 2004). Le suivi scientifique de limpact de ces actions douverture
de micro-clairières sur la biodiversité semble indiquer,
comme attendu, un enrichissement biologique concomitant dune fréquentation
accrue par le Grand tétras (Ménoni et al., sous presse).
Dans un contexte de déprise pastorale locale, plus probable dans
lEst de la chaîne pyrénéenne, il convient
aujourdhui de comparer objectivement le coût économique
et les bénéfices écologiques dune reprise
destive par un nouvel éleveur aux coûts (Colas &
Hébert, 2000) et bénéfices (Métailié,
1981 et 1984 ; Dumas et al., 1998 ; Novoa & Landry, 1998) respectifs
du gyrobroyage en mosaïque ou du brûlage dirigé. Cest
précisément une question que pose lorientation «
vers un équilibre des milieux ouverts et fermés »
des ORGFH de Midi-Pyrénées.
Conservation
des milieux ouverts : quelles perspectives ?
Lexpérience du Syndicat Inter-Montagne Elevage dans les
Pyrénées-Orientales ou des commissions décobuage
mises en place dans plusieurs cantons des Pyrénées centro-occidentales
montre que la gestion durable des milieux ouverts est possible de manière
compétitive grâce au brûlage dirigé (www.catalanesreserves-naturelles.org).
En Pyrénées-Atlantiques, les demandes dautorisation
de brûlage sont en augmentation constante ; 14 000 ha ont fait
lobjet dautorisations de brûlage en 2002-2003. Les
brûlages dirigés, associés à un pâturage
extensif, peuvent participer à lentretien des zones ouvertes
sous-pâturées.
Sur la réserve
dOrlu, gérée par lONCFS, louverture
mécanisée des milieux fermés devrait savérer
efficace en matière de restauration écologique.
Ces deux modes
de gestion et, surtout, une répartition plus fine du pastoralisme
sur les parcours précisément identifiés comme difficiles
ou abandonnés, semblent donc constituer une stratégie
efficace et adaptée de création et de maintien de milieux
ouverts dans les Pyrénées. Les ORGFH de Midi-Pyrénées
ont notamment permis de formaliser et faire entériner, par lensemble
des acteurs régionaux du pastoralisme et de lagriculture,
que ces deux axes stratégiques de travail sont les plus adaptés
et les plus pertinents pour léquilibre des milieux ouverts
et fermés de montagne au cours des cinq prochaines années.
Ces recommandations
techniques doivent également pouvoir être appliquées
dans les sites Natura 2000 du massif pyrénéen. De surcroît,
les mesures daccompagnement pour les éleveurs en zone à
Ours devraient pouvoir contribuer, grâce à laccroissement
du gardiennage en estive, à une meilleure répartition
du pâturage en parcours difficiles ou en phase de fermeture.
Les ORGFH de Midi-Pyrénées
ont fait lobjet en 2004 dune évaluation initiale
sur la base dune batterie dindicateurs choisis pour leur
pertinence, leur reproductibilité, leur sensibilité, leur
précision et leur simplicité de mise en oeuvre (Jean,
2004). Suite à cette analyse, lindicateur sélectionné
pour évaluer lefficacité en montagne de lorientation
«Mettre en place des actions favorables à une meilleure
répartition entre milieux ouverts et milieux fermés »
est la superficie contractualisée en Mesures agri-environnementales
(MAE) selon les actions « réutiliser les milieux en dynamique
de déprise agricole».
Cet indicateur
est le seul qui permette, à léchelle de la région
Midi-Pyrénées, de tenir compte à la fois des milieux
abandonnés et de ceux qui connaissent une dynamique contraire.
La surface concernée par ces MAE était de 46 439 ha au
31.12.2002 pour la région Midi-Pyrénées. Cest
principalement sur la valeur de ce critère après 5 ans,
que sera jugée laction des organismes responsables de la
mise en oeuvre des ORGFH de Midi-Pyrénées en matière
déquilibre des milieux ouverts et fermés.
Il est théoriquement
prévu dévaluer et de redéfinir les ORGFH
en 2009. A cette occasion, compte tenu de la pression croissante de
pâturage, notamment dans les deux-tiers Ouest de la chaîne
pyrénéenne et, dans une moindre mesure, du développement
de méthodes compétitives de brûlage dirigé
et de gyrobroyage, la conservation des milieux ouverts des Pyrénées
semble assurée au point que de nouvelles questions devront être
soulevées ...
Redéfinir
les ORGFH en 2009
La proportion de milieux ouverts pyrénéens nest-elle
pas largement suffisante pour assurer la conservation de la biodiversité
de ce massif montagneux naturellement très forestier ?
Dans un contexte pastoral plutôt favorable ou au moins intensifié,
les milieux ouverts ne sont-ils pas écologiquement sur-côtés
et trop abondants par rapport au climax montagnard forestier et surtout
aux atouts spécifiquement forestiers de protection contre lérosion,
de régulation des écoulements deau et de prévention
des catastrophes (Hurand & Andréassian, 2003), et enfin de
stockage de carbone (Ministère de lAgriculture et de la
Pêche, 1997 ; Karjalainen et al., 2000) ?
Par conséquent, la gestion qualitative des milieux ouverts existants
ne devrait-elle pas à court terme devenir prioritaire par rapport
à laccroissement de la superficie de ces milieux ouverts
?
Enfin, ne serait-il pas souhaitable dapprofondir la compréhension
et lévaluation du rôle des communautés dherbivores
sauvages dans lentretien des milieux ouverts, en complément
du pâturage domestique (Cugnasse et al., 2004 ; Verheyden et al.,
2005) ?
Remerciements
Merci à
Fanny Thuault (SUAIA Pyrénées) et Jean Lataste (Service
statistique de la DRAF Midi-Pyrénées) pour leur aide généreuse
et experte, et à Jean-Marc Cugnasse et Pierre-Yves Quenette de
lONCFS, ainsi quà Claude Berducou pour les échanges
de vues instructifs.
Bibliographie