Des fumerolles montent des vallées, après la pluie, rejoignant
le ciel gris et lourd. On dirait les panaches de dizaines de volcans,
émergeant d'entre les courbes alanguies des sombres monts qui
se succèdent sur l'horizon. Le regard ne distingue pas de signe
de présence humaine, sinon, très loin, la tache du lac
de Gérardmer et ses maisons, en un amas indistinct. Paysage profond
et magnifique.
Mais la sérénité
qui se dégage de Gazon du Faing, sur la crête des Vosges,
pourrait ne pas perdurer ; des traits blancs verticaux pourraient apparaître
sur la droite et rompre la ligne d'ondulation des montagnes. Il s'agit
d'éoliennes, dont le projet déclenche une dispute acerbe
entre écologistes. Côté alsacien, la communauté
de communes de Kaysersberg (Haut-Rhin) veut implanter cinq éoliennes
de 139 mètres de haut au sud du col du Bonhomme.
"Nous sommes
engagés dans une démarche de développement durable,
explique Roger Bleu, le président de la communauté, dans
sa mairie du Bonhomme. Chaufferies au bois, toits photovoltaïques,
aide à la rénovation écologique de l'habitat, soutien
à l'agriculture environnementale, piscine sans chlore, nous voulons
être une référence dans ce domaine. Les éoliennes
viennent naturellement compléter le tableau." La communauté
mettra sur la table environ 60 % des 18 millions d'euros d'investissement,
afin de tirer bénéfice du projet. "Les éoliennes
seront aussi un levier économique, poursuit M. Bleu, nous attendons
la taxe professionnelle et, après douze ans, un revenu annuel
de 500 000 euros."
Mais le projet
a suscité une vive opposition du côté lorrain. La
question du paysage, trop subjective, n'est pas un argument suffisant.
C'est sur la présence du grand tétras, alias coq de bruyère,
un oiseau imposant (le mâle pèse 5 kg) qui vit dans les
tapis de myrtilles des sapinières, que la controverse s'est focalisée.
"C'est une espèce clé de voûte de l'écosystème
forestier, dit Louis-Michel Nageleisen, président du Groupe Tétras
Vosges (GTV), une association dédiée à la protection
de l'animal. Sa présence signifie qu'un habitat est dans un équilibre
riche en espèces de toutes sortes."
Mais, dans les
Vosges, les coqs de bruyère, se portent mal : de cinq cents dans
les années 1970, ils ne sont plus qu'une centaine aujourd'hui.
Cependant, sur la réserve naturelle du Tanet Gazon du Faing,
à quelques encablures du col, la population semble repartir à
la hausse. "Elle pourrait recoloniser d'autres sites vers le
nord, et nous voudrions établir un corridor biologique, dit M.
Nageleisen. Or les éoliennes seraient placées juste sur
ce corridor. Elles constitueront une nuisance par elles-mêmes
et par la fréquentation humaine qu'elles induiront sur les chemins
créés."
Cette préoccupation
a convaincu les élus Verts lorrains, comme Daniel Béguin
ou Jean-François Fleck, conseillers régionaux, alors que
les Verts alsaciens soutiennent le projet. Et, à discuter avec
les uns et les autres, on n'est pas loin de les entendre s'envoyer...
des noms d'oiseaux.
Des compensations
pourraient-elles faire avaler la pilule éolienne ? La communauté
de communes s'engage à empêcher l'exploitation forestière
sur 700 hectares, ce qui élargirait l'espace tranquille où
peut vivre le coq. Mais le GTV doute : "Je n'ai rien vu d'écrit,
dit M. Nageleisen. Et au lac Blanc, où l'aménagement de
la station de ski devait s'accompagner de compensations biologiques,
on n'a quasiment rien vu. De plus, les compensations ne peuvent qu'atténuer
l'impact de l'infrastructure, pas l'empêcher."
M. Bleu assure
de sa volonté de réaliser les compensations promises :
"Nous y consacrerons plus de 600 000 euros sur vingt-cinq ans."
Et il élargit le débat : "Le problème
du tétras, c'est qu'il est dérangé par les pénétrations
en forêt. Il faudrait limiter la fréquentation de la réserve
de Gazon du Faing et alentour. Je suis partisan de ne plus autoriser
la route des Crêtes aux véhicules automobiles."
Mais, à
court terme, le problème, ce sont les éoliennes. Biodiversité
ou énergies nouvelles ? "Si l'homme n'est pas capable
de sauver le grand tétras, il ne pourra pas se sauver lui-même",
dit Jean-Marie Triboulot, du GVT. A quoi Henri Stoll, maire de Kaysersberg
et dont René Dumont est le maître à penser, répond
: "Leur problématique, c'est de sauver le tétras.
J'ai une autre problématique : sauver le monde." La
planète a rendez-vous au col du Bonhomme.
Auteur
: Hervé Kempf
Source : Le
Monde du 14 août 2008