L'énergie éolienne a bonne presse, mais,
dans les campagnes, son développement suscite une contestation
toujours plus vive : dans tous les coins de France où s'annoncent
des pylônes de plus de cent mètres de haut, des associations
se lèvent. Au Bourg-Dun (Seine-Maritime), à Pleyber-Christ
(Finistère), à Roches-sur-Grane (Drôme), en Ardèche,
dans l'Hérault, dans la Haute-Loire, les collectifs se créent,
protestent, vont en justice, dans un rejet qui prend les écologistes
à revers et les industriels par surprise.
La justice s'en
mêle et en plusieurs endroits a annulé des permis de construire,
la dernière décision étant celle du tribunal administratif
de Lille à l'encontre d'un projet de plus de 70 machines à
Fruges, dans le Pas-de-Calais. "Les éoliennes sont disproportionnées
par rapport à la taille des paysages, dit Jérôme
Hellio, de l'Association de défense de l'environnement frugien.
Elles accaparent le regard, elles ne s'intègrent pas dans le
paysage, elles le font." Dans le Nord - Pas-de-Calais, plus
de trois cents permis de construire sont en cours d'instruction : "Nous
sommes une région urbanisée, dit M. Hellio, et
ici c'est un peu le poumon vert où les citadins viennent se ressourcer.
Les gens se disent qu'avec les éoliennes on va finir d'industrialiser
le Pas-de-Calais."
S'appuyant sur
cette résistance, notamment animée par une fédération
de plus de deux cents associations locales, Vent de colère, les
députés UMP Patrick Ollier, Serge Poignant et Jean-Pierre
Nicolas ont déposé des amendements au projet de loi d'orientation
sur l'énergie, discuté à l'Assemblée nationale
les 23 et 24 mars.
"LE RISQUE DE TUER LA FILIÈRE"
Chez les industriels
de l'éolien, c'est la consternation : "C'est à
s'arracher les cheveux, dit Antoine Saglio, délégué
général du Syndicat des énergies renouvelables,
nous avons tous été pris de court, les financiers sont
épouvantés, cela va finir par des licenciements.""
Toute la filière s'est développée sur un autre
concept que celui porté par ces amendements, explique Anne Lapierre,
avocat au cabinet Norton Rose. Appliqués brutalement, ils risquent
de tuer la filière."
Il est vrai que les éoliennes posent un problème paysager.
Quelle que soit l'opinion esthétique qu'elles suscitent, elles
ne passent pas inaperçues : atteignant 120 mètres de haut
avec un rotor de 80 m de diamètre, une éolienne de 2 mégawatt
(MW) requiert aussi une fondation de près de 600 tonnes de béton.
Les conditions
économiques de l'éolien sont aussi critiquées par
les opposants. L'énergie du vent bénéficie d'un
prix de rachat par EDF de 8,35 centimes par kWh (kilowattheure), par
rapport à un prix de référence sur le marché
européen de 3,5 centimes. Cette disposition a été
instituée en 2001 pour encourager le développement de
cette énergie. "Le tarif de rachat de l'électricité
éolienne est beaucoup plus élevé que celui des
autres sources, dit Jean-Louis Butré, de l'association
Vent du bocage. Les producteurs se sont jetés là-dessus,
il y a tellement d'argent à se faire." Cette critique
a été reprise par une note du conseil général
des Ponts et Chaussées du 15 décembre 2004, non publiée,
dont l'auteur souligne que ce mécanisme entraîne "une
prolifération de nombreux projets disséminés sur
le territoire". "Si l'on veut que les énergies renouvelables
ne soient pas trop coûteuses demain, il faut investir aujourd'hui",
répond Jean-Louis Bal.
Sur le plan énergétique
aussi le bilan n'est pas forcément positif : "L'éolien
ne suffirait même pas à couvrir l'augmentation de la consommation
d'électricité d'une année sur l'autre, s'exclame
Yves Verilhac, directeur du parc naturel régional des Monts d'Ardèche,
à quoi cela sert-il de faire des éoliennes si on ne diminue
pas la consommation d'énergie ?" Effectivement, la consommation
d'électricité a crû en France de 2,2 % entre 2003
et 2004, selon les données du Réseau de transport d'électricité.
Cela représente 10 térawattheures de plus d'une année
sur l'autre autant que ce que produiraient environ 2 000 éoliennes
de 2 MW !
"Il serait
beaucoup plus efficace de mener un programme sérieux d'économies
d'énergie par exemple l'isolation des bâtiments existants,
qui ne demanderait pas plus d'argent public , ce qui ferait facilement
baisser la consommation d'énergie de 10 %, soit davantage que
ce que fourniraient 2 000 éoliennes", dit Jean-Marc
Jancovici, consultant indépendant en énergie.
Mais la politique d'économies d'énergie est laissée
pour compte. L'Ademe ne peut y consacrer que 111 millions d'euros par
an.
"C'est
vrai, dit Yves Cochet, député (Verts), mais il
faut faire les deux : mener une politique industrielle investissant
massivement dans l'efficacité et la sobriété, et
ensuite dans les énergies renouvelables."
Le tort des promoteurs
des éoliennes est sans doute de ne pas accompagner l'installation
de leurs machines d'un vrai discours sur le changement de politique
énergétique, axée sur l'économie d'énergie.
Du coup, l'éolien apparaît comme un simple instrument de
production supplémentaire.
Pour l'heure, les
défenseurs de l'éolien attendent avec anxiété
le résultat des débats parlementaires. Une solution à
terme se dessine sans doute, qui passe par des schémas départementaux
ou régionaux, dit-on au ministère de l'équipement,
et par une meilleure concertation avec les habitants.
Hervé Kempf
Article
paru dans Le Monde édition du 24.03.05