La rhétorique environnementale a pu être intégrée
par des acteurs historiquement réticents à la conservation
de la nature. Le concept de biodiversité, de par le flou qu'il
recouvre, a donc pu faire l'objet d'une instrumentalisation politique.
La question du pastoralisme et des grands prédateurs en France
en apporte une illustration.
En premier lieu, c'est au nom de la biodiversité que la protection
du loup a été mise en avant par ses défenseurs.
Cette présence est alors présentée comme révélatrice
d'un écosystème riche tant en espèces animales
que végétales à la tête duquel on retrouve
le grand prédateur. Or, certains détracteurs de la conservation
du loup vont également fabriquer un discours au centre duquel
se retrouve la biodiversité... Le syllogisme est simple :
- le loup (ou
l'ours) est responsable de la fin du pastoralisme,
- or le pastoralisme
de montagne entretient la biodiversité en montagne,
- donc le loup
est nuisible à la conservation de la biodiversité.
Ce raisonnement
est activement porté par certains représentants professionnels
agricoles et élus, relayés par les médias et certains
chercheurs.
Le
pastoralisme est-il garant de la biodiversité contre les prédateurs
?

Le loup, une
menace pour la montagne : Le loup assimilé à la fin dun
monde et dun équilibre dans lenvironnement :
extrait de Bêle et Tais-toi, bulletin de la FDO 26 (Anonyme, 1998).
Le pastoralisme
est mis en avant comme l'élément fondamental d'entretien
de la biodiversité et des paysages de montagne. Par son action
millénaire, la présence d'ovins est présentée
comme facteur essentiel du maintien d'un milieu ouvert favorable à
une diversité floristique et faunistique. Tout un cortège
d'espèces allant des ongulés sauvages, aux grands rapaces
comme l'aigle royal, les galliformes (tétras, perdrix
),
le lièvre variable, sans compter différentes essences
végétales, serait exclusivement redevable à la
dent du mouton. Cette biodiversité dans une nature domestiquée
est jugée supérieure à la conservation du loup.
Au nom d'une seule espèce, plusieurs espèces seraient
donc sacrifiées et la protection du grand prédateur ne
serait pas digne d'intérêt pour les "vrais protecteurs"
de la nature.
Tract
de la Ligue des opposants aux loups appelant à manifester à
Nice.
De ce postulat
découle une suite logique de conséquences montrant que
protéger le loup revient paradoxalement à nuire à
lenvironnement et à la biodiversité. À cause
du prédateur, la gestion des parcours des pâturages sen
trouve perturbée, accélérant la fermeture des milieux
et la disparition des espèces liées à ces habitats.
Dautre part,
le rassemblement des troupeaux peut provoquer une concentration de déjections
nocives et une forte érosion liée aux mouvements quotidiens
nécessaires. De plus, un des remèdes à la prédation
que sont les chiens de protection est également critiqué
pour son impact supposé sur la faune sauvage. La disparition
programmée de lélevage, dont les grands carnivores
sont accusés, entraînerait la désertification humaine,
la fragilisation des équilibres écologiques, lembroussaillement
des milieux, des feux de forêts lété et des
avalanches lhiver.
Le loup, unique
espèce, est mise en balance contre des dizaines dautres
qui sont menacées. Canis lupus est jugé responsable deffets
nuisibles pour la nature et les écologistes pro-loup se tromperaient
de combat. Par leur vision simpliste, ils ne verraient pas à
quel point le milieu naturel auquel ils associent le grand prédateur
est en fait une composition où les actions humaines sont prépondérantes
et bénéfiques (Meuret et Chabert, 1998 ; Deverre, 1999).
Les éleveurs
de brebis sont posés comme les véritables garants de la
biodiversité. Le directeur du Parc national des Pyrénées,
Rouchdy Kbaier, le déclarait en avril 2004 : «Je le
dis toujours : les bergers, ce sont les premiers écologistes,
que cela plaise ou non à certains » [Conférence
de presse, 26 avril 2004, Préfecture des Hautes-Pyrénées,
3 p.]
Ce type de propos
largement diffusé relève d'une vision schématique
de l'élevage ovin en montagne et d'un surdimensionnement du problème
représenté par les grands prédateurs. La contrainte
représentée par ces espèces pour le pastoralisme
est indéniable, mais elles ne sont pas, à elles seules,
responsables du déclin de cette activité. Néanmoins,
il nous paraît intéressant de requestionner lévocation
de la biodiversité à la fois par rapport à l'activité
d'élevage et par rapport à la conservation d'une espèce
sauvage, dans un cadre où ces entités se côtoient
sur des territoires partagés et entremêlés.
Pastoralisme
et biodiversité : un lien discutable
L'impact écologique de l'élevage ovin mérite un
vrai débat. Ses effets positifs sur la biodiversité semblent
faire partie des évidences que l'on ne songe pas à remettre
en question. Pourtant, plusieurs éléments permettent de
nuancer cette idée largement répandue au nom de laquelle
la protection des grands prédateurs deviendrait illégitime.
Premièrement,
le pastoralisme ovin, tel quil est mené depuis quelques
décennies, n'a pas forcément évolué vers
une conduite écologiquement responsable en zone de montagne.
La tendance dans les Alpes - et dans une moindre mesure dans les Pyrénées
- a été de tirer l'élevage ovin (viande notamment)
vers le ranching, à savoir des troupeaux de plus en plus importants
avec une pression de main d'oeuvre beaucoup moins forte et une faible
valeur ajoutée de la production.
Or, la conduite
des gros troupeaux n'est pas aisée et les risques de surpâturage
et de sous-pâturage sont élevés. À ce titre,
et sans être particulièrement relayés, plusieurs
botanistes et phytosociologues étudiant la montagne alpine depuis
les années 1950, alertent au sujet des conséquences de
lévolution des pratiques délevage sur les
pelouses sub-alpines et les alpages. Le botaniste Marc Philippe (2004a)
synthétise ces transformations à travers trois explications
: «Il sagit dabord de la modification des pratiques
de la transhumance, laquelle a dû sadapter à léconomie
de marché et à la concurrence avec une forte augmentation
des cheptels transhumants passant de troupeaux moyens de 500-800 têtes
à 3 000, 4 000 parfois 5 000 têtes, et de larrivée
en alpage de plus en plus précoce, à contresaison, sur
neige fondante, sur une poussée végétative à
peine amorcée pour rentabiliser au maximum la location du camion
transporteur [Le transport en camion a remplacé la transhumance
à pattes depuis les années 1960.] « qui coûte
plus cher que lalpage ». On constate aussi une méconnaissance
totale du milieu par certains nouveaux bergers, dailleurs toujours
en nombre insuffisant ; le phénomène sest aggravé
par ladoption de plus en plus fréquente dun parcours
libre au sein de vastes espaces grillagés ».
Ce texte est extrait
dun dossier de la revue La Garance voyageuse sur le pâturage
en montagne (Philippe, 2004a ; Philippe, 2004b ; Evin, 2004) qui renforce
largumentation technique que nous esquissions (Benhammou, 2003).
Le pastoralisme nest donc pas forcément bon pour la biodiversité
et lentretien des paysages, puisque ces auteurs soulignent aussi
lencadrement humain insuffisant des troupeaux dovins, ainsi
que lappauvrissement spécifique, la dégradation
de certains milieux montagnards liés à un « malpâturage
», surtout dans les Alpes du Sud. Les auteurs évoqués
contribuent fortement à nuancer ladage faisant des brebis
et des éleveurs les «protecteurs» exclusifs
de la biodiversité en montagne.
De plus, autrefois,
c'est le pâturage alterné des ovins, des caprins, de gros
ruminants (bovins, équins) et des ongulés sauvages qui
participaient à une bonne gestion de la végétation
des espaces puisque chaque espèce consomme des espèces
végétales différentes. Ainsi, c'est cette pression
variée et complémentaire qui a contribué au maintien
des espaces ouverts. Enfin, l'action humaine directe en était
la principale responsable. Le gardiennage qui rééquilibre
la pression de pacage, l'action mécanique d'arrachage des ligneux,
la fauche et les brûlis sont les vecteurs qui ont entretenu ces
espaces potentiellement riches en biodiversité. Lexode
rural, les effets de la concurrence internationale, larrivée
de traitements pharmaceutiques lourds et la Politique agricole commune
ont entraîné des évolutions socio-économiques,
des pertes culturelles et culturales qui sont à lorigine
de ces changements dimpact sur le milieu. Par conséquent,
la tendance à la disparition du gardiennage a rendu plus aiguë
la question des prédateurs. Ces espèces emblématiques
révèlent ces bouleversements pour lesquels il semblerait
quon veuille les faire payer en prônant leur élimination.
Reconquête
forestière à Agnouède - Luz-Saint-Sauveur - Hautes-Pyrénées
(crédit photo : Louis Dollo - janvier 2009 ).
Dans cette zone
à loup, les rhododendrons (qui ressortent en vert) et la bruyère
remplacent peu à peu les pâturages avant dêtre
supplantés à leur tour par les mélèzes.
Laction sélective des brebis sans conduite humaine nempêche
pas la modification des paysages.
Pour justifier
la conservation ou lélimination des grands prédateurs,
on cherche à instaurer une hiérarchie entre une bonne
biodiversité et une mauvaise biodiversité. Dun côté
la biodiversité domestiquée, anthropique, jardinée
et rassurante, de lautre la biodiversité sauvage avec ses
espèces envahissantes et nuisibles pour certains, magnifiques,
libres et emblématiques pour dautres. Il paraît plus
raisonnable de prendre ce concept de biodiversité dans sa globalité.
Son objet originel demeure la conservation et, en aucun cas, lostracisme
contre telle ou telle espèce. Pour autant, des chantiers de réflexion
peuvent être lancés dans cette logique intégrative
afin de dépasser la simple dénonciation.
Limpact de
lélevage ovin sur la biodiversité de montagne mérite
un vrai débat au vu des conduites les plus répandues suite
aux évolutions contemporaines productivistes de lélevage.
À lheure où lon a cherché à
promouvoir des mesures agri-environnementales pour remédier à
cette évolution et alors que lon a cassé un élan
majeur avec la fin des Contrats territoriaux dexploitation (CTE),
laptitude de lélevage à maintenir les milieux
ouverts et la biodiversité doit être discutée et
amendée. De même, il est pertinent de sinterroger
sur les effets de la présence dun grand prédateur
lorsque la conduite du troupeau entraîne une érosion des
parcours et une concentration des déjections. Mais pour cela,
cest tout le système pastoral quil faut requestionner
car ses impacts seront dautant plus forts que la montagne sera
mal équipée (en cabanes, en parcs
)
À travers
cet exemple, il apparaît que les opposants à la conservation
des ours et des loups vont tout faire pour se placer sur un terrain
environnemental. Le pastoralisme pouvant avoir un impact écologique
intéressant dans certaines conditions, la rhétorique pseudoenvironnementale
pour remettre en cause la protection des grands prédateurs risque
dêtre loutil le plus développé en raison
de la popularité dun environnementalisme de façade,
vide de véritable contenu effectif.
Auteur
: Farid Benhammou
Source : Poster colloque de Valdeblore : Pastoralismes, biodiversités
et paysages 27-29 octobre 2008
Indications
bibliographiques :
- Anonyme, 1998.
« Bêle et tais-toi », Bulletin des moutonniers
drômois, n° spécial « loup », Fédération
départementale ovine de la Drôme, 16 p.
- Benhammou F.,
2003. « Les grands prédateurs contre l'environnement
? Faux enjeux pastoraux et débat sur l'aménagement des
territoires de montagne », Courrier de l'Environnement de
l'INRA, février 2003, 48 : 5-12.
- Deverre C., 1999.
« Le loup (le retour) et lagneau (le départ) ?
», Courrier de lenvironnement de lINRA, 36 : 67-68.
- Evin M., 2004.
« Erosion et surpâturage, lexemple des Alpes du
Sud », La Garance voyageuse, Revue du monde végétal,
68 : 19-22.
- Meuret M. et Chabert
J.P., 1998. « Les éleveurs de loups doivent maîtriser
leur métier », LAgriculture Drômoise, 1350,
9.
- Philippe M., 2004a.
« Le surpâturage dans les Alpes du Sud est loin dêtre
une idée reçue ! », La Garance voyageuse, Revue
du monde végétal, 68 : 1.
- Philippe M., 2004b.
« Pâturage ou surpâturage ? Flore et pastoraliste
en Haute-Provence », La Garance voyageuse, Revue du monde
végétal, 68 : 12-17.
Observation
Farid Benhammou est grégé de géographie, Docteur
en Géographie-environnement de lENGREF Agro Paris
Tech
Haut
de page
|