Là-haut sur ma montagne
Ce n'est pas une
réponse, c'est un cri du coeur. «Gascon, moi ? Pas du tout.
Je suis ossalois ! » Julien Peyre-Lavigne n'a que 25 ans, mais
il est berger et répond sur un ton qui ne souffre pas la contestation.
Sur une carte, pourtant, la vallée d'Ossau se situe bien en Béarn,
et le Béarn en Gascogne, non? Sur une carte, oui. Dans sa cabane
de Socques, à 1300 mètres d'altitude, non. Car ce raisonnement
parisien irréfutable passe à côté de l'essentiel.
Ici, on est en montagne et la montagne forge des tempéraments
forts. Cela vaut mieux, d'ailleurs. Car la vallée est pentue
et étroite, donc difficile à travailler. Quant au métier
de berger, si son prestige est grand, c'est que ses difficultés
sont redoutables. « L'été, quand il fait beau,
le touriste pense que c'est facile, sourit Julien. Mais quand il pleut
plusieurs jours, quand la brume persiste, quand une brebis se blesse,
quand il faut se lever tôt pour la traite, c'est très différent.
C'est là que l'on sait si on est fait ou non pour cette vie.
» Julien, lui, ne se pose plus de question. Voilà dix
ans, déjà, qu'il passe l'été en estive.
Etonnez-vous que
dans un tel cadre, avec le parc national pour décor et l'ours
pour voisin, Julien se sente ossalois au plus profond de lui-même.
Comme ses voisins de cabane, Roger Laborde et Alfred Carrère.
Depuis le Moyen Age, au moins, les habitants de cette vallée
gèrent en toute autonomie leurs propres affaires. Ils se sont
toujours vécus comme différents. Les décrire comme
béarnais, déjà, leur semble une dilution de leur
identité. Alors, gascons...
Il en est un peu
de même dans toutes les vallées pyrénéennes.
Pourtant, c'est ici que l'on parle encore le plus la langue. Ici, sans
doute, qu'elle s'exprime avec le plus de force, notamment lors des fêtes
de village, lorsque s'élèvent les chants traditionnels.
Comme dans le reste du domaine gascon, on y retrouve le même humour,
le même goût du récit et la même roublardise,
sans doute parce que le Gers et les Landes constituent depuis toujours
leur débouché naturel. Au fond, les Ossalois sont au Béarn
ce que le Béarn est à la Gascogne : un particularisme.
Et c'est tant mieux.
Le
miracle armagnac
Le Gascon ne mange
pas : il festoie, il ripaille, il communie, il chante une ode à
la table et à ses plaisirs. Sa cuisine richissime, que les diététiciens
les mieux attentionnés rêveraient de brûler en place
publique, ne lui réussit pas trop mal. En Gironde, dans les Pyrénées-Atlantiques,
en Haute-Garonne, l'espérance de vie atteint des sommets. C'est
le « paradoxe gascon ». Et une excellente nouvelle
pour l'humanité.
Les confits, magrets
et foies gras n'ont pas usurpé leur réputation mondiale.
Mais ils ne sont que les porte-drapeaux d'une farandole gastronomique
qui va de la garbure au boeuf gras de Bazas, du fromage d'Ossau à
la tourtière, le tout arrosé (copieusement) de jurançon,
de madiran ou de grands bordeaux. Avant de terminer, bien sûr,
par une rasade d'armagnac.
Prenez Philippe
de Bouglon. Dans son chai séculaire... de la bien nommée
Labastide-d'Armagnac reposent quelques dizaines de fûts du précieux
breuvage. Avec la sagesse de ceux qui ont appris à distinguer
l'essentiel de l'accessoire, il semble les regarder vieillir. C'est
ici que lentement, très lentement, s'élabore l'eau-de-vie
miraculeuse.
Son château
XVIIIe - dans la famille depuis huit générations - ses
meubles d'époque et son titre de baron ont de quoi impressionner
le visiteur. Apparences trompeuses. « Ce château me ruine
et l'armagnac ne rapporte guère : nous sommes trop divisés
pour concurrencer efficacement le cognac. » Seulement voilà
: chez lui, l'amour du lieu et de la vigne a tout emporté. «
Avec l'âge, j'ai compris que ce n'était pas moi qui possédais
cette propriété, mais l'inverse, résume-t-il.
Ma seule mission consiste à la transmettre. » Aussi,
depuis quatre ans, les Bouglon se sont-ils résolus à transformer
leur demeure en chambres (et tables) d'hôte pour boucler les fins
de mois. Quitte à jouer avec sa santé, Philippe fait tourner
l'exploitation tandis que Madame assure la cuisine et le ménage.
Tous deux ont dans le regard cette étincelle que détiennent
seuls ceux qui ont fait le bon choix : la production, dans un lieu extraordinaire,
d'une eau-de-vie qui ne l'est pas moins.
Un
océan de promesses
Si vous cherchez
un authentique Gascon, en voici un. Par le pedigree, sans doute, mais
surtout par l'esprit. Chez cet homme, une phrase sur deux est empreinte
d'humour. Théâtral, il surjoue ses réponses, multiplie
les fausses pistes. Un Gascon, vous dis-je.
Jean-Pierre Dufau
est député maire (PS) de Capbreton, dans les Landes. Il
incarne la Gascogne littorale, souvent négligée. Car les
côtes, on l'oublie depuis que l'époque a jeté son
dévolu sur le tourisme, ont longtemps été faiblement
peuplées. Pourquoi la région compte-t-elle si peu de ports
? « C'est que les Gascons préfèrent la qualité
à la quantité », commence par expliquer Dufau
- une gasconnade, évidemment. La réalité est plus
prosaïque : ici, le littoral est particulièrement soumis
à l'ensablement.
Isolée face
à l'océan, ville de pêcheurs dans une région
de campagne et de montagne, Capbreton n'en est pas moins viscéralement
gasconne. « Nous partageons la même façon d'être
: le goût de la facétie et de la bravade, un mélange
de spontanéité et de distance. Nous réagissons
à vif, mais ne vous méprenez pas : ce n'est pas parce
qu'on se met en colère que l'on est en colère. Il y a
chez nous un goût évident pour la comédie, la repartie
et la mise en scène. »
Les promesses de
Gascon, il les revendique donc. Haut et fort. « Quand on est
vraiment généreux, on éprouve plus de plaisir à
donner qu'à recevoir, n'est-ce pas ? Alors pourquoi voudriez-vous
que je prive un interlocuteur d'une promesse qui lui fera plaisir ?
Allons ! Après tout, si elle n'est pas tenue le jour même,
rien ne dit qu'elle ne le sera pas le lendemain. Nous avons simplement
le sens de l'anticipation. »
Malgré leur
déclin, les pêcheurs continuent d'incarner l'identité
de Capbreton. Mais pourront-ils encore longtemps imprimer leur marque,
alors que les « estrangès » ne cessent de s'installer?
« Je ne suis pas inquiet, tempère Jean-Pierre Dufau.
Nous sensibilisons les nouveaux habitants à notre culture. Et
ils deviennent très vite capbretonais. »
Auteur : Michel Feltin
Source : Express
du 17 juillet 2008