Parues dans " La Dépêche du Midi " du 14 mars
2007, les interrogations sur la présence du loup dans les Hautes-Pyrénées
ont, comme pour bien d'autres situations, entraîné deux
réactions verbeuses et ignorantes du rédacteur du blog
" La buvette des Alpages " : Saigneur
des agneaux et Peau
de mouton.
Il y confirme sa propension à confondre analyse objective des
données, hypothèses rationnelles, et simples jeux de mots,
parfois drôles d'ailleurs - c'est la moindre des choses - mais
qui ne sont que jeux de mots, capables au mieux de berner les gogos,
les naïfs, ou les intégristes, toujours prêts à
prendre pour un oracle celle ou celui qui sait caresser les mots et
les esprits dans le sens du poil !
Comme je suis un
peu au départ de ces interrogations, je voudrais simplement expliquer
leur origine. J'étais aussi présent dans la vallée
d'Ossoue, au pied du Vignemale, en septembre 2006, lors des investigations
effectuées par les Gardes du parc National pour déterminer
si les brebis de Sylvain Broueil avaient été tuées
par un ours. La façon dont la peau de l'une d'entre elles était
retournée m'avait alors fait penser à des récits,
enregistrés dans les années 1970, où de vieux bergers
me décrivaient la façon dont les ours laissaient en général
les cadavres des brebis qu'ils avaient dévorées. L'un
de ces récits peut être lu ici.
Pas plus que Sylvain, je ne pensais alors aux loups, ignorant ce que
je vais à présent expliquer.
Après l'expertise,
nous avons cassé la croûte. Dans la discussion, qui porta
bien entendu sur l'ensauvagement que certains souhaitent pour les Pyrénées
et que nous refusons, Sylvain et un autre éleveur qui venait
de descendre des crêtes voisines avec un escabot d'une cinquantaine
de bêtes me racontèrent ceci : depuis un certain temps
eux-mêmes, et des randonneurs habitués à fréquenter
ces lieux, voyaient de loin, sporadiquement, des " renards "
un peu particuliers, un peu plus hauts sur pattes, un peu plus gris
que les renards habituels, à la fois pareils apparemment et différents
dans leur corpulence, leur comportement. Cela leur paraissait étrange,
sans plus, mais cette description me fit penser à une autre qui
m'avait été faite cette fois du côté espagnol
et plus à l'est.
Dans la comarque
catalane du Pallars Jussà, la Vall Fosca se situe au nord de
La Pobla de Segur. Des éleveurs y ont depuis plusieurs années
relancé l'élevage d'une race ovine locale : la
Xisqueta. Ils ont aussi des vaches. Deux d'entre eux, au printemps
2006, m'avaient fait exactement la même description de ces "
renards " étranges, la même, point par point. Et ces
" renards " commettaient une prédation que les deux
éleveurs ne comprenaient pas, elle n'avait rien à voir
avec le comportement classique des renards.
De race rustique (Brune des Pyrénées pour la majorité),
les vaches de ces éleveurs, lorsqu'elles ne sont pas à
l'étable, vêlent à l'extérieur, dans les
pâturages où elles vivent en semi-liberté, surveillées
régulièrement mais habituées à gérer
librement leurs parcours, leur choix des points d'eau, des zones de
repos. Or, depuis quelque temps là aussi, il arrivait que ces
nouveaux " renards ", lorsqu'une vache avait
ainsi mis bas en toute indépendance, viennent s'emparer du veau
tout juste sorti du ventre de sa mère, l'entraînent et
le dévorent. Récemment, l'un de ces éleveurs avait
même perdu la vache : ces " renards " en effet avaient
attaqué la bête allongée, en train de vêler,
avaient saisi le veau alors qu'il était encore en train de sortir
; dans la violence de l'action, l'un d'eux avait planté ses crocs
dans la vulve de la vache qu'il avait lacérée, la bête
s'était vidée de son sang avant que les éleveurs,
témoins de la scène mais de loin, soient arrivés
sur place pour tenter de la sauver (ils étaient à pied,
et avaient observé l'attaque aux jumelles).
Tels étaient
les faits : du canton de Luz dans les Hautes-Pyrénées,
à la Vall Fosca catalane, il y avait donc cette même récente
apparition de " renards " jamais vus. Ni les
uns, ni les autres au demeurant ne pensions alors aux loups, et, avec
le recul, c'est étonnant.
Qu'est-ce qui
alors amène à présent à formuler cette hypothèse
?
En février de cette année je me rendis à Manosque
(Alpes de Haute-Provence) pour y rencontrer les chercheurs du Centre
d'Etudes et de Réalisations Pastorales Alpes Méditerranée
(CERPAM).
On sait comment les éleveurs des Alpes sont depuis plusieurs
années confrontés aux attaques de loups, dans une situation
qui ne fait qu'empirer. Ours chez nous
pour l'instant, loups
chez eux
pour l'instant : la confrontation, l'échange
des expériences est devenue une nécessité entre
les deux massifs, une réflexion commune est en cours.
Dans la discussion, je fis part au responsable scientifique de ce Centre
des deux anecdotes concernant les nouveaux " renards ". Sa
réaction fut alors : " c'est exactement comme ça
que, chez nous, les gens qui n'avaient jamais vu de loups les décrivaient
quand ils en voyaient pour la première fois : des " renards
" différents, un peu plus hauts, un peu gris et qui se comportent
de façon inhabituelle. Maintenant, ce n'est plus le cas, mais
au début c'était toujours comme ça, des "
renards " pas comme les autres. On pensait pas aux loups. Et ces
loups italiens ne correspondent pas à l'image qu'on se fait habituellement
du loup
" Et il ajouta : " la peau retournée
sur la tête, les loups adultes le font aussi ; les jeunes, eux,
travaillent moins proprement, mais les adultes très souvent retournent
la peau, plus ou moins comme le fait l'ours. "
Voilà toute
l'histoire. Loups ? Pas loups ? En l'absence d'éléments
objectifs, il est impossible bien sûr d'affirmer, ce que ne font
d'ailleurs pas les éleveurs des Hautes Pyrénées
qui ont soulevé le problème. Mais l'hypothèse est
loin d'être absurde. Comme toute hypothèse, elle demande
à être confirmée ou infirmée.
Hypothèse
loin d'être absurde, redisons-le : honnête sur ce point,
le site de l'association Ferus, militant en faveur des grands prédateurs,
vient de mettre en ligne
l'information suivante :
" La
présence du loup confirmée dans le Gard ! - vendredi
16 mars 2007
Le loup poursuit ses excursions en dehors des Alpes. Après le
Cantal, la Lozère ou encore les Pyrénées-Orientales,
la présence de l'espèce a été confirmée
dans le département du Gard. "
Que, dans les Pyrénées,
sa présence déjà ne se limite pas aux Orientales
est donc une possibilité que les mois à venir se chargeront
de confirmer ou non.
Nous ne sommes plus très loin de la période où
le bétail va de nouveau fréquenter les pâturages,
de demi-saison ou d'estive. Je crois qu'il faudra que les éleveurs,
notamment ceux qui seront victimes de prédations, aient à
l'esprit cette hypothèse. C'est ce que conseille le responsable
scientifique du CERPAM
: chercher attentivement des indices à proximité des cadavres
(traces notamment), sur eux, mêlés à la laine, des
poils susceptibles d'être analysés. La question devra,
dans tous les cas, être envisagée en toutes circonstances.
Il faut le savoir, y penser.
Bruno
Besche-Commenge
16 mars 2007