Luis Turmo, paisible retraité de 72 ans, a toujours été
passionné de chasse. Mais ce matin, il n'ira pas à l'isard,
comme il l'avait prévu. Ce mercredi, sur le coup de treize heures,
alors qu'il partageait le plaisir d'une battue au sanglier avec Tonio,
Daniel, Juan et son fils Jose-Luis, l'ours l'a attaqué, griffé
au bras gauche puis mordu au mollet. La peur de sa vie. « Nous
étions partis vers huit heures, juste au-dessus du village, à
1 200 mètres d'altitude. Nous avons rencontré deux gardes-chasse,
des Français qui cherchaient des champignons. Nous étions
deux à faire la traque, c'est à dire à pousser
le gibier et trois aux postes », raconte Tonio Cambronero.
Soudain, deux coups de fusil retentissent dans la montagne aranaise.
Dans son talkie-walkie, Juan Bares a entendu les cris du papy : «
L'ours m'a attaqué. Aïe, aïe, aïe, mamma
». Juan voit la bête, tire une fois en l'air puis se
précipite au secours de son ami. Luis Turmo a le bras en sang,
mal à la jambe.
Après avoir
repris ses esprits, il raconte sa frayeur : « Je l'ai vu passer
à quatre mètres environ. Je n'ai pas bougé. Puis,
soudain, il s'est arrêté, m'a regardé, est venu
vers moi. Après avoir contourné une souche morte, il s'est
dressé face à moi. J'ai crié pour l'effrayer...».Raccompagné
à sa voiture puis transporté à l'hôpital
de Vielha, Luis Turmo s'en tire avec quinze points de suture : sept
au bras que l'on dû plâtrer, huit au mollet. » Juan
Bares a son idée sur cette rencontre imprévue :«
Il devait être à l'abri sous un rocher où l'on a
trouvé des gâteaux de miel. L'herbe y était encore
chaude. Ensuite, je crois que ce sont les chiens qui l'ont dérangé
et fait lever. D'ailleurs, on en a perdu un. »
D'après
les indications recueillies par les chasseurs, il s'agit probablement
de la femelle Hvala, lourde d'un quintal environ, qui portait un collier
émetteur autour du cou. Si elle revient rôder sur les hauteurs
de Les, elle ne sera sûrement pas la bienvenue. « Jusqu'ici,
tout le monde a respecté l'ours, même tous ceux qui sont
contre sa réintroduction. Mais après ce qui s'est passé,
dit Tonio, si on le croise, on sera tentés de «
lui mettre un pet». Ces ours n'ont rien à faire
ici. L'hiver dernier, il avait croisé un jeune homme lors d'une
battue au-dessus de Bosost mais l'animal s'était écarté.
Le garçon, pris de peur, avait effectué une chute de trois
mètres. Et les ouvriers du chantier d'adduction d'eau, juste
au-dessus du village ont déjà vu de près, deux
ours, deux petits. Cette fois, il a agressé Luis Turmo. Donc,
il n'a pas peur de l'homme. Et que se serait-il passé si au lieu
du bras, il avait griffé à la gorge ? ». Comme
Tonio, comme Juan, dans le Val d'Aran, ils sont nombreux à vouloir
chasser l'ours
de leurs terres.
Surtout depuis
hier. Car ils ont failli perdre leur ami Luis.
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«Il
s'est dressé et s'est jeté sur moi»
Luis Turmo est assis dans sa salle à manger. Il a des bandages
aux bras et à une jambe. 72 ans, des années de battues,
des dizaines de sangliers à son palmarès, Luis chasse
en Val d'Aran depuis 50 ans. Il a beau être solide il confie :
« J'ai eu peur. Je me suis vu mort. Tout a été si
vite. Il était, environ 12 h 30. J'étais à l'un
des trois postes. J'ai vu arriver l'animal vers moi. Il était
à quatre mètres environ. Il y avait juste un tronc d'arbre,
un tronc de hêtre entre lui et moi. Je lui ai crié «
hou » pour qu'il sorte de la zone de tir. Il s'est retourné,
s'est dressé et s'est jeté sur moi.»
Instinctivement,
Luis Turmo s'est protégé le visage. L'animal a lacéré
son bras gauche. Le chasseur poursuit : « Il aurait pu me prendre
à la gorge. Je suis tombé au sol. Quand j'ai senti l'ours
me mordre le mollet j'ai cru que j'allais mourir. Heureusement dans
la chute j'ai tiré deux coups de feu en l'air. Je pense qu'il
a eu peur. Il s'est enfui. » Ses quatre compagnons de battue l'ont
aidé à rejoindre le chemin forestier où était
garée la voiture. « C'est en retirant la veste et les bottes
qu'on a pu juger de la gravité des blessures » indiquent
ses compagnons. Les pompiers de Les ont transporté Luis à
l'hôpital de Vielha.
Il est 18 h 30.
Luis vient de manger un peu. Le téléphone ne cesse de
sonner, les enfants, les amis qui s'inquiètent. Rosita, sa femme
essaie de garder son calme. Elle nous glisse : « C'est un bon
mari. Mais cette chasse ! J'avais un pressentiment. » Luis,
lui, entend bien reprendre le chemin de la montagne. « Et dire
que je devais prendre le permis pour l'isard ce vendredi. Ce sera pour
l'année prochaine. Quant à la chasse au sanglier, je compte
bien y retourner dans quelques semaines. Et là, si je tombe sur
l'ours, je le tue ».
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Réactions
Emilio Medan: «On demande le retrait
de l'ours»
Maire de Les, Emilio Medan ne cache pas sa colère : «
Le village est majoritairement contre l'ours. Nous avons organisé
un référendum en 1993. 75 % des habitants ont dit non
à sa présence. Maintenant on demande le retrait de l'ours.
M. Boya président du conseil général du Val d'Aran
va réclamer la capture des animaux et leur retrait. Lundi nous
allons réunir le conseil en séance plénière
et mardi en séance publique pour évoquer le problème.
Aujourd'hui, les chasseurs qui étaient à la battue ont
vu des Français qui se promenaient et cherchaient des champignons.
Des ours nous en voyons régulièrement ici. L'animal n'a
pas peur de l'homme. L'ours, je l'ai vu, voici quelques mois, un jour
où je me promenais au-dessus de Les avec mon fils ».
Magali
Boniface (ASPAP) : « Nous savions que Sarousse et Hvala,
ainsi que ses deux oursons se trouvaient dans le secteur de Les. Il
s'agit de deux ourses slovènes réintroduites. Cet incident
montre bien que nous avons raison de refuser la présence de l'ours
: si l'État veut faire des Pyrénées une réserve,
alors les incidents de ce genre vont se multiplier. Déjà
au printemps on a vu un ours entrer en collision avec un véhicule
sur l'autoroute, en septembre, c'est un chasseur qui a blessé
un ours, là c'est un ours qui blesse un chasseur
Si l'on
maintient l'ours dans les Pyrénées avec la présence
humaine forte qu'on y trouve et le pastoralisme, alors, il y aura forcément
d'autres problèmes. »
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«
L'ours a peur de l'homme »
Le directeur de l'association Pays de l'ours-Adet, Alain Reynes, est
formel : « L'ours brun européen a peur de l'homme. Il
le fuit. Il peut lui arriver d'être curieux quelques instants,
ne pas s'échapper de suite, mais il ne s'approche pas ».
Et s'il se met
debout ? « S'il se met sur ses deux pattes, ce n'est pas de
l'agression. L'ours voit mal, c'est donc une façon de mieux percevoir
les odeurs ».
Le risque possible,
c'est « la femelle, comme dans n'importe quelle espèce,
qui va vouloir défendre ses petits. Il faut éviter de
se retrouver entre une ourse et ses oursons, mais c'est un cas très
théorique. Il faut aussi toujours ménager une possibilité
de fuite à l'ours, par exemple ne pas le coincer dans un cul-de-sac.
C'était arrivé à un technicien espagnol, qui avait
été légèrement touché au passage
de l'ours. »
Face à un
ours, que faire ? « L'attitude à avoir, c'est surtout
de rester calme, éviter de lui faire peur. À l'inverse,
il ne faut pas essayer de s'en approcher pour le prendre en photo, comme
ce témoignage qu'on nous a rapporté cette année.
Ce n'est pas une bonne idée
Pas la peine non plus de courir
pendant deux heures pour lui échapper, l'ours ne poursuit pas
l'homme ».
Au rayon des bons
conseils, Alain Reynes explique qu'on « peut par contre, se
faire identifier, tout simplement en parlant. L'ours quittera ainsi
le secteur. Autrefois, dans les Pyrénées, on disait aux
enfants qui partaient se promener en forêt qu'il fallait lui parler,
et être très poli avec lui ».
Enfin, il y a «
le cas particulier du chasseur qui traque un animal sauvage, souvent
avec des chiens. Et si les chiens pistent l'ourson, la mère peut
le charger et venir vers le maître. Il faudrait alors que le chasseur
tire en l'air. Rappelons qu'il n'y a pas eu d'homme tué par un
ours dans les Pyrénées depuis 1850. Il faut rester très
serein».
Auteur
: Olivier Auradou
Source : La
Dépêche du Midi du 24 octobre 2008