«Elle a fait trois bonds, j'ai entendu boum-boum-boum,
je me suis retourné et j'ai tiré, fusil à hauteurde
la hanche », a déclaré
René Marquèze devant les magistrats.
Le chasseur, qui
a toujours plaidé la légitime défense, est jugé
depuis mercredi à Pau.
Les pleurs de l'orphelin avaient déchiré la vallée
d'Aspe. Sa mère ne venait-elle pas d'être abattue sous
ses yeux ? Le corps avait été héliporté
pour être autopsié à Toulouse. Deux jours plus tard,
le chef de l'État déplorait, en Conseil des ministres,
cette «perte grave pour la France et pour l'Europe »
. C'était en novembre 2004. L'ourse Cannelle avait été
tuée par un chasseur.
Le procès
s'est ouvert mercredi à Pau, pour trois jours, à l'issue
d'une procédure d'une remarquable exhaustivité, depuis
la reconstitution jusqu'à l'arrêt de la Cour de cassation.
Seize témoins, trois experts (légiste, balisticien, spécialiste
des résidus de tir), vingt et une parties civiles. Peine encourue
par René Marquèze, 65 ans : six mois de prison et 9 000
euros d'amende pour violation du Code de l'environnement. Car nous sommes
en correctionnelle. Le tribunal est composé d'un juge unique.
La victime est désignée par son seul prénom, Cannelle,
et ses mensurations : 1,70 m debout, 95 kg. C'était un ours femelle.
Le dernier représentant de la race locale, un fier plantigrade
béarnais non importé de Slovénie.
«En plus
de vingt ans de magistrature, souligne la présidente Frédérique
Loubet-Porterie, je n'ai jamais vu un tel déchaînement,
même pour des crimes commis sur des enfants.» Le prévenu,
destinataire de menaces anonymes ininterrompues, avait bénéficié
du non-lieu requis par le procureur Erick Maurel qui, demain, prononcera
le réquisitoire, mais des parties civiles avaient interjeté
appel et convaincu la chambre de l'instruction alors que l'opinion publique
était chauffée à blanc. Les Verts ne dénonçaient-ils
pas un «assassinat», bien que l'instruction ait écarté
toute préméditation ? Saisie, la juridiction suprême
confirmera in fine le renvoi de M. Marquèze devant ces assises
du pauvre.
Le voici au micro,
cheveu gris fer, sourcil noir, accent chantant. Il raconte comment,
selon lui, la battue au sanglier a tourné «de façon
dramatique», pour reprendre les mots de la présidente.
Il reconnaît avoir ouvert le feu, mais affirme avoir agi en «état
de nécessité», autrement dit en légitime
défense. Avec des mots simples, souvent ému, il jure «sur
la tête de [ses] petits-enfants» que si ses cinq compagnons
et lui-même, chasseurs chevronnés, avaient choisi cette
zone pour traquer le sanglier, c'est parce qu'ils étaient «certains»
de ne pas y rencontrer Cannelle et son ourson, signalés dans
les parages : de mémoire d'ancien, aucun ours n'avait jamais
été vu dans les bois du Rouglan, entre le village d'Urdos
et le col du Bendous.
«J'ai cru que ma vie était finie»
Ce jour-là, pourtant, Cannelle, qui s'en est déjà
pris à un autre chasseur, surgit face à René Marquèze
: «Je recule vers le ravin. Elle fait clap-clap avec sa gueule.
C'est là que je tombe, j'ai cru que ma vie était finie.
Quatre ronces m'ont retenu. » Pendant de longues minutes,
il patiente sur un rebord rocheux (l'enquête confirme cette chute
qui aurait pu être fatale). Au-dessus de lui, Cannelle veille
au grain : «J'avais l'impression qu'elle me gardait »,
relate le prévenu. Croyant la bête partie, il regagne le
chemin, un couloir escarpé. Et Cannelle dégringole du
sommet. «Elle a fait trois bonds, j'ai entendu boum-boum-boum,
je me suis retourné et j'ai tiré, fusil à hauteur
de la hanche, déclare le chasseur. C'est triste, mais c'était
elle ou moi. » La partie civile, constituée d'associations
de défense des animaux à la notoriété inégale,
bombarde le prévenu de questions. Son but : faire apparaître
Cannelle comme une sorte de gros toutou affectueux «du genre
danois», abattu par un viandard au cur sec.
Le premier témoin
est appelé. Bernard Claverie, cousin de Francis, qui participait
aussi à la battue, est à l'éloquence ce que la
palette d'Yves Klein fut à l'arc-en-ciel : minimaliste. Le quasi-muet
sera cependant questionné pendant une heure et demie ! À
17 heures, il reste quinze personnes à entendre
La justice a engagé
les grands moyens pour élucider la mort d'un ours. Soit. Ne manque
dans le prétoire que l'orphelin qui, apprend-on hors audience,
vit sa vie dans les montagnes. La partie civile l'appelle pudiquement
«l'ourson », sans révéler son nom, sans doute
parce qu'il est mineur.
Auteur
: Stéphane Durand-Souffland
Source : Le
Figaro du 12 mars 2008