J'étais présent avec l'éleveur concerné
dans la vallée d'Ossoue, au dessus de Gavarnie, le mercredi
20 septembre 2006, lorsque les gardes du Parc National sont venus
expertiser trois brebis, déjà curées par
les vautours (voir : Lourdes-Infos).
L'une d'elles présentait une caractéristique étonnante
: des reins en allant vers le cou, la peau était repliée,
retournée comme qui écorche un lapin, et remontait
jusqu'à la tête qu'elle recouvrait, telle une capule
autrefois sur les têtes des femmes. Impossible bien sûr
que les vautours aient procédé à une telle
opération, digne d'un boucher efficace.
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J'ignore bien sûr
si cette brebis sera ou non reconnue victime d'un ours. Mais cette surprenante
inversion de la peau, son caractère presque parfait, professionnel,
me firent penser à des récits que j'avais enregistrés
auprès d'éleveurs-bergers du Couserans (partie ouest de
l'Ariège) dans les années 1975-80. Je suis en train de
reprendre certains de ces récits dans un livre, quasiment achevé,
consacré aux problèmes posés par les importations
d'ours slovènes, et notamment aux formes diverses du pastoralisme
pyrénéen, aux techniques de garde, de soin, de sélection
génétique, telles que les recherches historiques et ethnologiques
permettent de les reconstituer. Rien à voir avec le monde rêvé,
non pas " des anges ", mais des manipulateurs d'ours !
De mon manuscrit,
j'extrais ce récit. On y retrouvera une description de la façon
dont l'ours pelait ses victimes, qui correspond exactement au peu agréable
spectacle qu'offrait la brebis ainsi écorchée. Je dédie
ici ce récit à Sylvain Broueilh, propriétaire de
cette brebis et membre de l'A.O.C
Barèges-Gavarnie. J'ai eu la malchance, mais très
égoïstement la chance, de l'accompagner ensuite jusqu'à
la frontière d'Aragon à la recherche d'une partie de ses
autres brebis, dispersées, sans doute effrayées, mais
par quoi
j'ai mon idée bien sûr, mais ce n'est pas
à moi d'en juger. Il faisait heureusement très beau, ce
fut aussi et malgré tout, une belle journée de montagne.
Le texte, comme les photos qui l'accompagnent, font l'objet d'un
copyright. Tous droit de reproduction sont donc réservés
sans mon accord. Le texte original est en gascon, je n'ai pas
eu le temps de le retranscrire, je n'en donne donc que la traduction,
et c'est très mal. Mille excuses à tous les gasconophones.
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Copyright - bbc, 2006
La zone
concernée, entre le Valier et le Col de la Core. L'estive se situe
au centre de la photo.
Le texte ci-dessous est issu d'un enregistrement effectué
en juillet 1973
" Moi:
et des ours, il y en a par ici ?
Adrien :
des ours ? Tu penses !!! Il y a quelques années, il y en a eu,
oui. En 48, 49, pendant deux ans, et depuis on n'en a plus jamais vu.
Mais une année, en 48
non, c'était en 49 que ça
a été le plus fort, il nous a foutu trente-deux bêtes
en l'air ici. Un soir sept, juste au dessous du Col d'Aoubiès,
là où je t'ai fait voir le passage tantôt, là
où on est monté. Juste sous ce col. Nous on l'appelle
Escalo Blanco, après sur les cartes qu'ils te le baptisent comme
ils veulent ! (c'est
le col où traîne un banc de brume, entre les deux premiers
sommets à droite de la photo, altitude: 2219 mètres)
Et bien, un vendredi soir, sept : s'en manger trois et tuer les quatre
autres ; mais il en mangea trois en entier quand même ! Il y en
avait une de chez le Taïchou, de la Serro de Nougué là-bas,
il me semble que je la vois encore, elle était noire et elle
avait la cloche, regarde si ça leur fait peur la cloche ! Et
en dessous, quand on est descendu par Lizèrt tout à l'heure,
juste au col, avant de traverser, à trente mètres du col,
une autre, elle était de chez Barrau, avec la cloche aussi. Il
avait plié la cloche dans la peau jusque derrière les
oreilles là, et l'avait mangée en entier. Et il avait
déposé une bouse juste derrière, à la place
où il l'avait mangée !
Et le premier
soir où nous sommes montés à la cabane avec les
vaches, toujours en 49, c'était le 27 ou le 28 mai, juste ici,
à deux cents mètres au plus en ligne droite eh ! Nous
étions 11 hommes à la cabane, avec chacun son chien, et,
tu sais, le premier soir où les vaches arrivent à la cabane,
ça fait un bruit de tous les diables, toutes les cloches qui
sonnent, et meugler
Et malgré ça, il en a attrapé
une. Le soir, j'étais descendu et j'avais laissé les brebis
en venant par le Pas d'Aoudè, et bien il est venu se la manger
là-haut, à deux cents mètres de la cabane en ligne
droite, et il y avait onze hommes et onze chiens ici. Personne n'y a
rien compris
venir manger cette brebis juste le jour de la montée
des vaches, elle était à mon frère. Les brebis
étaient là depuis quelques jours déjà, il
n'y avait pas touché, et c'est ce soir là qu'il te l'ajusta
!
Et ces ours c'était quelque chose de terrible. Ils arrivaient
des sapinières du Certescans et du Tabescan, là-bas en
Espagne, et alors entre bergers, maintenant il n'y a plus personne,
entre bergers on se le dit ça tu sais : " ils se sont mis
au travail, ils ont tué tant de bêtes, ils étranglent
sur la montagne d'Ustou "
alors là c'est officiel,
les vieux nous le disaient : huit jours après, ici. Alors ici
ça dépendait : parfois en tuer sur la montagne de Soueix
et se les manger et chez nous non, parfois l'inverse. Et ensuite ils
passaient sur Bethmale, à Eychélé, mais au Tòs
et à Aoutro Sèrro, ça ils n'y échappaient
jamais, c'est leur passage.
Copyright
- bbc, 2006
Vues des crêtes au dessus de Salau, les montagnes d'Ustou où
l'ours arrivait avant de continuer son périple vers l'ouest
Cette année-là, ça allait mal, trente deux bêtes
tu te rends compte de ce que ça représente ? On n'était
pas riche, on ne l'est pas davantage mais c'est façon de dire,
alors tu sais
quand même
Et le coup des sept, il
y en avait cinq du même propriétaire ; c'est comme le coup
de la foudre cette année : il y en a eu dix-neuf de tuées,
et le même en a perdu huit, les sept autres c'est deux autres.
Ah ça, ils sont malins ! Les brebis ils les commencent toujours
ici, au sternum. Ils continuent la coupe, ils replient la peau, aussi
bien qu'un boucher, finement fait, ce n'est quand même pas comme
au couteau bien sûr ! et ils la mangent. Mais la coupe est nette
tu sais, à mesure ils replient la peau, et alors ils dévorent
là-dedans, replier la peau et manger, replier la peau et manger,
et quand ils arrivent au foie, le foie tu l'auras toujours de côté,
ils n'y touchent jamais, ça doit être à cause du
fiel qu'ils le laissent. Et les pattes, ils te les décapent jusqu'aux
onglons eh ! Sur les pattes, la peau est si bien relevée que
tu as pas de boucher qui fassent aussi fin
maintenant tu en as
quand même de plus ou moins déchirée, mais de la
viande encore accrochée à la peau tu n'en as plus du tout,
ça doit être la meilleure.
Au Pas d'Aoudè, là ou tu as pris la photo, il y a un passage
où les brebis passent tout le temps. Là une fois il en
a raté une des miennes : il lui a flanqué la patte sur
les reins, comme ça, il s'est fait suivre le cuir, mais le passage
est étroit et il devait y avoir urgence, tu comprends, les brebis
avec Monsieur derrière !
Alors il posa la patte sur celle-là,
lui arracha le cuir sur la moitié des reins, mais la brebis prit
le large, elle fit le saut en bas et il ne put pas la retenir, mais
elle fut morte quand même. Il te l'avait attrapée comme
si je te t'empoignais le tricot là, au milieu des reins, et le
faire suivre en arrière, et pardi la brebis était une
vaillante, elle sauta, elle lui sortit des doigts. Et ce salop n'a pas
sauté, il n'a pas sauté lui ! Saloperie ! "
Bruno
Besche-Commenge,
Saint-Girons - Ariège. Vendredi 22 septembre 2006
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