/ Extrait/ - " Le refrain, entonné par toutes les
associations pro-ours, des troupeaux partout abandonnés, errant,
dévorés par les mouches, est une caricature. Il grossit
certains traits, gomme les autres, exagère un aspect de la réalité,
généralise, oublie, comme par hasard, le contexte et tout
ce qui se déroule bien!
" Moi aussi
cependant je connais des estives où les bêtes restent seules
quelques jours quand, au plus fort de l'été, les éleveurs
n'ont pas d'autre choix: il faut, au village, assurer la récolte
de foin pour l'hiver, ou le salaire d'appoint d'un travail saisonnier,
parfois les deux en même temps.
" Sur certaines montagnes et à certaines périodes,
les bêtes sont seules parfois trop longtemps. Mais il faut là
aussi arrêter de généraliser et dire n'importe quoi.
Ce n'est pas la situation la plus représentée, aucun éleveur
obligé de fonctionner ainsi ne s'en satisfait. C'est tout simplement
qu'il n'y a pas encore assez de bergers, loin de là, les candidats
ne sont pas légion, on ne peut les former d'un coup de baguette
magique, et le métier est rude, on y démissionne beaucoup
et c'est compréhensible.
Harry Potter ou Marie-Antoinette, ce n'est pas dans la vraie vie : "
Cette image de carte postale, de rêveur perdu dans la montagne
nous colle à la peau et certains stagiaires s'aperçoivent
un peu tard de leur désillusion", notait François
G. en 2006, dans un texte où il analysait sa pratique à
la fois de berger et de maître de stage pour les jeunes désireux
d'apprendre le métier. /Témoignage publié
dans le Bulletin de l'Association des Pâtres de Haute-Montagne
: " D'une transhumance à l'autre ", mai 2006,
pages 10-11/.
" Moi aussi
j'ai vu des pattes cassées qui auraient dû être plâtrées,
c'est l'exception et elle est rare : une brebis ou plusieurs qui s'échappent,
s'isolent, cela a toujours existé, surtout dans des montagnes
escarpées, aux contre-crêtes et aux pierriers nombreux.
Les fugueuses étaient souvent la cause de ces très nombreux
conflits entre estives attestés depuis le Moyen-Age : même
quelques bêtes seulement, elles étaient perçues
comme une agression lorsqu'elles débordaient ainsi sur l'estive
voisine; selon l'état des relations entre les montagnes limitrophes,
ou cela se réglait à l'amiable, ou les bergers ainsi "
envahis " saisissaient officiellement les envahisseuses (saisir
se disait pinhorar et on dit encore en français pignorer), et
leurs propriétaires avaient un très bref délai
pour venir les récupérer en payant une amende avant qu'elles
ne soient vendues.
" Pour les Pyrénées de l'ouest, le droit de saisie
était même très violent puisqu'il autorisait, en
Soule particulièrement, que soient tuées les bêtes
capturées, sous certaines conditions cependant, on ne parlait
pas alors de pignorage mais de carnal, du mot era carn qui signifie
la chair, la viande. Fin XVIII° encore, la communauté soulétine
de Haux protestait contre ses voisins béarnais qui pratiquaient
ainsi ce " droit extraordinaire et odieux en lui-même ".
Et elle décrit une situation qui montre que là aussi la
semi-liberté était une réalité issue des
caractéristiques du relief entrecoupé des pays de montagne,
" on ne peut pas être partout ni tenir continuellement le
bétail sous ses yeux ". /Christian DESPLAT,
La Guerre oubliée, guerres paysannes dans les Pyrénées
(XII°-XIX° siècles) - J & D Editions, 1993, ISBN:
2-906483-88-5 - pp. 32-33/.
" Mais même
en étant partout et continuellement, n'importe quel éleveur
ou berger vous dira que l'on peut très bien ne pas voir certaines
blessures cachées. Il est impossible d'inspecter chaque jour
chaque bête en montagne. Calculons: 300 à 400 brebis par
berger, c'est le nombre conseillé par le kit-clé-en-main
vendu avec le plan ours; 2 minutes pour attraper chacune et l'observer
(là, si vous y arrivez, même 100, vous êtes un surhomme);
300 multiplié par deux = 600 minutes, soit dix heures de travail
quotidien; semaine de 35 heures pour les salariés; plus de 500.000
ovins " montagnent " dans le massif; inspection tous les jours
de chaque bête; normalement on devrait très vite, dans
les Pyrénées, régler le problème du chômage,
au moins en été! Ça compensera les usines qui ferment,
et on fera des collectes pour payer les bergers.
" Quant aux
mouches
. cela nous est arrivé il y a peu encore sur l'estive
que je fréquente depuis bientôt 40 ans. Alors que le troupeau
ne reste jamais 24 heures sans voir personne, que les brebis sont régulièrement
suivies, mais toujours en semi-liberté, escabots dispersés,
couchage en crête la plupart du temps, impossible d'attraper un
bélier qui s'était arraché une corne et que les
mouches dévoraient. L'éleveur-berger tenait beaucoup à
ce bélier, très beau: les beaux béliers sont rares
même après des années de sélection pour sauvegarder
une race autochtone, et c'est ici le cas.
" Nous avons tout fait, passé des heures, à plusieurs
ou seuls, discrètement, à l'affût, pour tenter de
le capturer, impossible. Il est mort salement, et l'on en parle encore
car il était très beau. Qu'aurait pensé un randonneur
- vous, peut-être - s'il avait croisé ce bélier
sanguinolent, souffrant, et pour qui, malgré tout, nous n'avons
pu rien faire? On avait même pensé à le tirer, comme
un gibier, on aurait sans doute dû, jusqu'au bout on a cru pouvoir
le sauver.
" La série
de photos suivantes montre la méthode classique pour repérer
l'état des bêtes. Elle suppose la maîtrise de savoirs
qui ne s'acquièrent qu'avec de l'expérience, plus encore
peut-être que pour d'autres métiers: les bases techniques
de cette expérience en effet ne peuvent s'apprendre ailleurs
que sur le terrain. Berger ou berger-éleveur, c'est comme enseignant
ou médecin, vous pouvez avoir toutes les connaissances théoriques
requises, être très fort dans votre spécialité,
l'élève ou le malade il n'y a que le malade ou l'élève
pour vous l'apprendre. La brebis ou la vache, c'est pareil. Rien d'étonnant:
on travaille et vit là avec du vivant. Et, pour le bétail,
dans l'intimité de cette matière qui souvent dégoûte
ou inquiète dans nos vies quotidiennes: le sang, l'urine, les
excréments, la chair, les glaires et les humeurs liquides, l'accident
possible, la mort aussi, inéluctable.
" Quasiment tous les apprentis bergers débutent sans aucune
expérience de cette intimité: ce n'est ni facile ni rapide
de commencer à s'y sentir à l'aise.
"
Les brebis étaient dispersées en " escabots ",
à la fois pour respecter leurs choix de pâturage, ne pas
faire peser sur les mêmes emplacements un trop grand nombre de
bêtes qui dégraderaient le sol, et bien profiter de toutes
les niches où poussent les meilleures herbes. Ce jour là,
elles ont été rassemblées pour les descendre à
la cabane. Aux alentours de 600 têtes, à plusieurs propriétaires.
Les photos datent de 1976.

"
Dans le fonctionnement pyrénéen en semi-liberté,
les bêtes ne sont pas toujours systématiquement rassemblées
matin et soir comme à l'armée, et même lorsqu'elles
le sont il est impossible de les isoler une à une pour s'assurer
de l'état de chacune. Pour les inspecter toutes, il n'y a qu'un
seul moyen. Il y faut deux savoirs qui ne s'acquièrent qu'à
la longue. Le premier : bien connaître la topographie de sa montagne,
il peut s'acquérir assez vite, il suffit de beaucoup marcher.
Le second demande une longue expérience des bêtes, de leur
comportement, de leur attitude (la même qui permet aux parents
de voir, il faudrait dire " sentir " que leur enfant ne va
pas bien), il y faut aussi un coup d'il que tout le monde ne possède
pas, une excellente mémoire visuelle, il y faut des années.

"
Il faut alors les orienter vers un passage obligé dont on sait
qu'elles devront l'emprunter une à une, ou à peu près.
Et là, au coup d'il, car elles passent très très
vite, il " suffi t " de voir, c'est à dire: les reconnaître
bien sûr pour isoler ensuite, à la cabane, celles qu'on
devra observer de plus près, repérer ce qui cloche chez
certaines ; et si une fracture se remarque en général
assez vite, d'autres problèmes sont bien moins apparents.
"
Au demeurant, lorsque le berger ou l'éleveur-berger monte pour
simplement surveiller ses bêtes, les lancer vers telle ou telle
partie de la montagne, son sac est toujours chargé du nécessaire
de soins : bandes de gaze plâtrées en cas de fracture à
contenir, bouteille d'eau s' il n'y en avait pas sur place pour humecter
ce plâtre, matériel pour soigner les ongles, les maladies
des pieds, et tout une pharmacie qui devient vite très lourde,
surtout s'il faut y ajouter les croquettes d'un ou plusieurs patous
!
"
Rassemblées près de la cabane, ce n'est plus un troupeau,
c'est un tas. Elles ne s'y plaisent pas, y restent par force avec les
chiens qui tournent autour. Ce serait pire dans ces parcs de couchage
que propose le plan-ours. Des propriétaires sont montés
ce jour là, et c'est la seule façon de faire le point
pour tout le troupeau. Dès qu'elles seront de nouveau libres,
elles partiront comme elles le font toujours : deux, trois d'abord,
puis par petits groupes. Les mieux placées, le nez enfoui sous
les rochers à l'ombre de la falaise, attendront encore un peu,
puis d'un coup plus personne.
" En fait, l'inspection du bétail est bien plus facile et
plus sûre lorsque les bêtes sont dispersées en petits
escabots, elles sont aussi moins affolées, moins pressées
par les autres: on a alors l'occasion et le temps de bien les observer,
de les photographier dans sa mémoire si on ne les connaît
pas encore, en début d'estive. C'est du temps gagné et
du savoir acquis pour toute la suite de la saison. Pour lutter contre
les dégâts de la mouche qui pond ses larves sur les plaies
ou les zones humides des brebis, Adrien Castéran, berger des
Hautes-Pyrénées, pensait même que " avec des
brebis groupées, il est possible que les mouches fassent plus
de dégâts. " /R. Ratio, " Adrien,
le dernier berger des Pyrénées " - éditions
Cairn, 2006, ISBN 2-912233-31-3 - page 155/.
" La dispersion
offre aussi un autre avantage sanitaire, que les vaccinations et les
traitements vétérinaires devenus banals aujourd'hui nous
ont fait quelque peu oublier: la prophylaxie sous sa forme la moins
coûteuse, prévoir la possibilité d'une épidémie,
et la contrer en adoptant par avance un système de gestion des
troupeaux qui fragmente le risque en fragmentant le troupeau en escabots
séparés. Le risque existe, on l'assume mais on limite
ses effets. Plus " naturelle ", cette façon de contrer
le mal devrait plaire à tous ceux aujourd'hui qui trouvent que
le bétail est trop traité chimiquement, trop médicalisé,
ce sont pourtant souvent les mêmes qui défendent les importations
d'ours et le mode de gardiennage regroupé du kit vendu avec.
Paradoxe supplémentaire!
" Certains
éleveurs-bergers ariégeois que j'enregistrais dans les
années 1970-80, Vincent de Baratch qui vient de mourir à
85 ans alors que j'écris ces lignes, me racontaient comment,
dans les années 50, ils avaient dû redescendre en catastrophe
au village les cochons qu'ils nourrissaient à la cabane avec
le petit lait des fromages. L'un d'eux avait présenté
les rougeurs caractéristiques de la fièvre aphteuse. Pour
éviter la contagion, il avait fallu ainsi disperser le cheptel,
chacun regagnant alors sa maison. Les cochons remontèrent plus
tard dans la saison.
" Aux mêmes
dates, sur ses montagnes des Hautes-Pyrénées, et pour
les mêmes raisons, Adrien Castéran mettait en oeuvre la
même prophylaxie qui ne coûte strictement rien. En 1951,
il quitte définitivement la maison familiale pour se consacrer
aux brebis. Un propriétaire l'engage comme berger sur la montagne
des Quatre Véziaux d'Aure. Le troupeau va montagner entre Grand
et Petit Arbizon, et Pic de Montfaucon. Adrien Castéran procède
alors ainsi:
" Il
se souvient de la fièvre aphteuse /
/ la bête en
meurt parfois/
/. Apparemment le troupeau est sain mais on ne
sait jamais avec les virus, bactéries et organismes de cette
nature. /
/. Ainsi, pour éviter la contamination, Adrien
va éparpiller le troupeau et si par hasard une brebis est atteinte,
elle sera en contact avec un petit nombre qu'il suffira de faire redescendre
à la maison. Le procédé est simple, logique,
mais la tâche du berger sera plus lourde pour passer en revue
tous les matins l'ensemble des " paquets " dispersés
aux quatre coins de la montagne " /op. cité, p. 71/.
" Rien n'est
simple, on le voit, avec les problèmes de garde: ils supposent
la maîtrise de nombreux paramètres et que l'on prévoie
jusqu'à
l'imprévisible. Au demeurant, même
dans le mode de gardiennage contraint que le plan-ours propose, si peu
favorable au bien-être du bétail, si peu pyrénéen,
si destructeur de ce savoir des lieux que les brebis se transmettent
de mère en progéniture, ce plan-ours souffre d'un illogisme
dont je pense qu'il ne peut qu'étonner: lâcher ainsi les
fauves grands seigneurs et grands carnivores, AVANT que ne fussent formés
et présents les chevaliers-bergers sensés en protéger
la plèbe des troupeaux, c'est, semble-t-il, mettre avant les
bufs la charrue !
" C'est être
irresponsable. Mais les ânes et imbéciles sont pyrénéens,
ça compense. "
B.
Besche-Commenge - ASPAP/ADDIP - Septembre 2008
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