Espèce protégée, il s'attaque parfois aux troupeaux,
ce qui rend les bergers féroces.
Le projet de réforme du statut des parcs nationaux présenté
par le gouvernement suscite l'inquiétude des associations de
protection de la nature. Avant son examen par le Parlement à
la rentrée, chaque samedi, zoom sur l'un des sept parcs nationaux.
Aujourd'hui : le parc national des Pyrénées.
Autour de la table,
la discussion s'emballe. «Si ça continue, on va se balader
avec une carabine sous le bras», s'emporte Jeannot, entre
deux phrases en patois. Ce berger de la vallée d'Ossau peste
contre les vautours fauves, une espèce protégée
qui, selon lui, n'hésite plus à attaquer les brebis et
les vaches vivantes. «Un de ces jours, c'est un homme qui va
se faire bouffer, après s'être fait une fracture ouverte
dans la montagne», renchérit un autre éleveur.
«Oh ! On n'est pas dans Lucky Luke», rit jaune un
agent du parc national des Pyrénées, qui cherche à
les raisonner. Après l'ours, les vautours constituent le sujet
de polémique de la vallée. Moins sensible (lire encadré),
mais il illustre autant les difficultés rencontrées par
le parc à se faire accepter localement, quarante ans après
sa création.
Longtemps, les
rapaces n'ont posé aucun problème. Au début des
années 60, il est apparu qu'il fallait agir. Certaines espèces
sont alors au bord de la disparition, comme le gypaète, l'oiseau
emblématique de la région, dont il ne subsiste alors que
5 couples. Plutôt que de recourir à une coûteuse
réintroduction, comme dans les Alpes, le parc national décide
de tout faire pour favoriser la reproduction. Avec une belle réussite,
puisqu'on compte aujourd'hui 27 couples. Cela ne va pas sans négociations
serrées avec EDF, pour convaincre la compagnie de placer des
signaux visuels sur ses câbles, afin que les bêtes ne s'électrocutent
pas en les percutant ; avec des gestionnaires de téléskis,
pour les mêmes raisons ; avec la fédération d'escalade
ou de parapente, pour protéger les nids. Mais, dans l'ensemble,
cet oiseau doux et timide est accepté.
Animaux du diable
Ce qui
n'est pas le cas du vautour fauve. Lui aussi menacé dans les
années 70 (30 couples côté français), il
prolifère aujourd'hui avec «plus de 500 couples, sans compter
les 4 500 côté espagnol qui peuvent passer la frontière»,
selon Didier Hervé, directeur de l'Institution
patrimoniale du haut Béarn (IPHB), un organisme politiquement
proche des bergers béarnais, mais réunissant tous les
acteurs locaux.
Le parc national
en convient, l'attitude des vautours a changé : ils ne fuient
plus aussi vite, n'ont plus autant peur de l'homme. De là à
dire qu'ils sont devenus prédateurs... «Ils sont trop
nombreux et n'ont plus assez à manger avec les charognes, assurent
les bergers. Alors ils s'attaquent aux bêtes vivantes, blessées
ou vulnérables.» Fantasmes ? Pas complètement.
Friands du placenta des vaches, les vautours ont causé quelques
dégâts au cours des dernières années, notamment
au moment où celles-ci mettent bas et sont en position de faiblesse.
Pour en avoir le coeur net, l'IPHB a décidé de mettre
en place un observatoire chargé de recenser toutes les plaintes.
«En fait, il y a beaucoup de rumeurs, explique Didier Peyrusqué,
garde du parc national attaché à la réserve d'Ossau.
Au cours des dix dernières années, on a dénombré
seulement une centaine de plaintes sur le département des Pyrénées-Atlantiques
(dont 29 en 2004, ndlr). Mais toutes sont loin d'être justifiées
et cela reste infime, comparé aux centaines de milliers de brebis
et aux dizaines de milliers de bovins du département. N'oublions
pas que les chiens, la foudre, les accidents, tuent aussi. Il ne peut
y avoir de risque zéro.»
Pourtant, la rumeur
vole : les vautours auraient changé. Ils ne se contenteraient
plus de nettoyer la forêt de ses cadavres. «C'est encore
la vieille imagerie populaire du rapace, estime Christian Arthur, responsable
de la gestion de la faune du parc. Les animaux du diable. Une bête
associée à la mort.» Au parc aussi, une image
est invariablement accolée. Celle d'une institution étatique,
jacobine, ce qui ne convient guère aux «frondeurs»
béarnais. «On est enfermés dans un jeu de rôles,
regrette Didier Peyrusqué. Chacun reste sur ses positions et
les bergers refusent de voir les choses en face : les générations
précédentes n'auraient jamais laissé une vache
mettre bas seule dans la montagne. Si les troupeaux sont laissés
à eux-mêmes, ils ne sont pas protégés.»
Empoisonnement
Pour
Christian Arthur, il suffirait d'indemniser les éleveurs lors
de leurs rares cas de pertes. Sauf que personne ne sait où mènerait
le processus d'indemnisation. Et que les bergers n'en veulent pas. «On
est indemnisés de partout», râle Jean-Noël.
«Nous, on veut vivre de notre travail et rien, pas même
l'argent, ne peut remplacer une bête à laquelle on est
attaché», ajoute-t-il dans un élan sentimental
un peu outré. La plus forte cause de mortalité des vautours
reste l'empoisonnement. «Par des pesticides, explique Christian
Arthur. Mais ce sont peut-être aussi des empoisonnements volontaires.»
Pour Didier Peyrusqué, tout cela est insensé : «Quand
les vautours n'auront plus assez à manger, certains d'entre eux
ne pondront plus et la nature se régulera par elle-même.»
Reste à en convaincre les bergers.
Auteur
: Michaël HAJDENBERG
Source : Libération
du samedi 06 août 2005