Pastoralisme. Derrière la tradition, une vraie dynamique d'entreprise.
La montée des troupeaux vers les estives a repris
depuis peu. Elle attire un public de plus en plus nombreux. Reportage
à Massat, au cur des Pyrénées ariégeoises.
La route ne cesse
de grimper. Des lacets de plus en plus serrés et derrière
le rideau de pluie, des petits hameaux isolés, des maisons accrochées
sur les pentes abruptes. Les noms des villages ne figurent même
pas sur la carte. Tarascon et la vallée de lAssac sont
derrière nous, et à mesure que sapproche le col
de Port, à 1 249 mètres daltitude, le ciel sassombrit
et sur le bitume brillant, linscription « Non aux
ours » semble revenir à chaque virage. De lautre
côté du col, la vallée de lAriège.
Un monde préservé,
à part, limpression de revenir quelques décennies
en arrière, au milieu dune nature que lon respecte
encore, de forêts profondes et de torrents encaissés. Pas
de lotissements ni de panneaux publicitaires, des pistes boueuses qui
senfoncent sous les arbres, des tracteurs et des gros véhicules
tout-terrain garés devant les murs de pierre. Enfin, Massat apparaît,
gros village posé au fond de la vallée, doù
plusieurs centaines de vaches et de brebis sélanceront
demain matin pour rejoindre les estives, où lherbe pousse
en abondance.
Le samedi 31 mai,
dès 8 heures, touristes et professionnels se pressent à
proximité des enclos. Les troupeaux arrivent des fermes dans
un concert de cloches et dencouragements. Les éleveurs
sont en famille, les pères, les grands-pères, les petits-enfants,
les femmes. Des garçons de 20 ans, fiers comme Artaban, vêtus
de pantalons et de vestes kaki, discutent entre spécialistes.
On crie, on sinterpelle, on remet dans le groupe, à laide
de longs bâtons, les gasconnes qui semblent former
le projet saugrenu daller se promener seules dans les rues adjacentes.
Monsieur Dudieu
a 75 ans, des mains impressionnantes, une très belle moustache
dun blanc éclatant et un léger accent. Son béret,
sans lequel on peine à limaginer, il vient de le payer
30 euros dans une petite ville voisine
Bel effort, dautant
plus que le béret frappé du logo « Transhumance
en Couserans » est vendu ici 12 euros, comme le lui font remarquer
les bénévoles qui préparent le petit-déjeuner,
jambon de pays, fromage, boudin et vin rouge. Il ne fait pas cette transhumance,
venant dune vallée plus éloignée, mais est
là pour soutenir ses camarades : « Si on fait monter
les génisses en été, cest pour éviter
quelles ne se fassent saillir, sinon il y a toujours le risque
que les taureaux sautent les clôtures. Là-haut, elles sont
tranquilles, elles peuvent se développer et redescendent avec
cent kilos de viande en plus. » Il a monté lui-même
son exploitation, sur les coteaux de Foix, après avoir été
domestique, maçon et appelé en Algérie : «
Je nai pas fait ça seul. Avec moi, il y a le fils, qui
a 45 ans, et le petit-fils qui en a 18 veut reprendre aujourdhui.
Nous avons environ deux cent cinquante gasconnes, mais aujourdhui
cest devenu très difficile : on vend la viande 19 francs
[2,50 euros] le kilo, et les bouchers la revendent quatre fois plus
cher. Il y a vraiment trop décart, mais on na pas
le droit de vendre plus cher. Et puis il y a de plus en plus de buf
qui vient de létranger, dArgentine ou dAustralie
par exemple. On gagnait mieux sa vie il y a quarante ans avec trente
hectares quaujourdhui avec trois cents. »
Avec ses airs de
grande fête traditionnelle, ses concerts folkloriques et ses buffets
campagnards, la transhumance ne sinscrit pas moins dans une logique
économique cohérente et pensée : « Il ny
a pas de petites économies », précise François
Martres, dit Fanfan, éleveur sur les coteaux de Saint-Girons
et considéré ici comme un précurseur. Car les transhumances
à pied nont vraiment repris quen 2000, après
une dizaine dannées dinterruption et de transport
en bétaillère. Elles étaient même purement
et simplement frappées dinterdits préfectoraux.
Ce qui répondait aussi à une certaine logique en termes
de sécurité. Les routes avaient été élargies
et les voitures arrivaient de plus en plus vite, manquant de faucher
hommes et animaux : « Je suis le premier à vouloir partir
mais la sécurité est primordiale, explique Fanfan. Quand
on a voulu recommencer, on nous prenait pour des passéistes,
même au sein de la profession. Pourtant, les bétaillères,
ça consomme du carburant, les bêtes sont serrées.
Là, elles marchent mais elles arrivent en forme. »
Depuis, des associations
se sont montées pour fédérer les énergies.
À lorigine de Transhumances en Couserans, Claude Baquié,
un ancien cadre hospitalier passionné par la culture locale.
Lassociation en regroupe en réalité quatre, qui
correspondent chacune à une vallée : le pays Massatois,
Biros, Bethmale et le Haut-Salat. « Les bétaillères,
dit-il, cest antinaturel. Les traditions se perdaient, les gens
ne se voyaient plus comme avant, maintenant ils se voient, de vallée
en vallée. » Jusquaux années 1950, il
y avait entre 15 000 et 20 000 habitants dans la vallée de Massat.
« Aujourdhui, il y a à tout casser quatre cents personnes
dans le bourg », souligne Claude Baquié. «
Les gens dune même profession vivaient individuellement,
chacun de son côté. Ça nous permet de partager nos
idées, se réjouit Fanfan, et puis cela crée du
mouvement. Ça motive les jeunes générations,
regardez ça, on ne voyait pas ça avant ! »
Les troupeaux sébranlent
et entament leur longue montée vers lestive de Goutets,
à une quinzaine de kilomètres de là. Fanfan ne
participe pas, puisque sa transhumance, la plus haute, celle du Haut-Salat,
sera aussi la dernière du mois, cinquante kilomètres sur
trois jours les 13, 14 et 15 juin : plus lestive est en altitude,
plus il faut attendre, afin que lherbe soit prête.
Parmi les deux
cents touristes venus suivre la transhumance, deux publicitaires
californiennes ! Yvette Bolislav (oui, dorigine tchèque
)
et Karin Taylor sont venues de Los Angeles pour lévénement
: « Nous avons lu un article dans Travel and Leisure, ça
nous a donné envie, et, en plus, tous les prétextes sont
bons pour venir en France, depuis que nous sommes au collège
! Il y a un côté authentique qui nous plaît énormément.
» Même enthousiasme de la part dun couple canadien,
journalistes et professeurs propriétaires dune maison dans
la région : « Chez nous, tout est énorme, et
les transhumances là-bas cest vraiment lesprit cow-boy.
Ici, tout est beaucoup plus ramassé, plus dense, on est plus
près des choses et des gens. »
Mais derrière
cet aspect folklorique se cachent un très gros travail dorganisation
et une vraie dynamique dentreprise : « Les transhumances
sont un support de communication, explique le président de la
Fédération pastorale de lAriège. Nous regroupons
des éleveurs, des élus et le conseil général.
Notre rôle est de mettre en uvre la politique pastorale
départementale, en organisant les territoires destive,
les zones intermédiaires et les fonds de vallée. Cest
un travail qui consiste entre autres à se regrouper en groupements
pastoraux, à aménager le territoire, à gérer
lespace et à valoriser le patrimoine naturel et bâti.
Avec 800 éleveurs sur 120 000 hectares, lélevage
fait partie du top 20 des entreprises de lAriège.
»
Cette valorisation
du patrimoine, on la constate en arrivant enfin à Goutets, après
trois heures deffort, dont la moitié sur une piste caillouteuse,
derrière les vaches. Une dizaine de petites cabanes en pierre
sèche, amoncelées avec soin, sans mortier, forment un
paysage digne des meilleurs épisodes du Seigneur des anneaux
: des maisons de hobbits, les personnages créés
par Tolkien, confortables et parfaitement intégrées au
paysage. Cest ici que va vivre le pâtre, autrement
dit le berger, seul, durant quatre mois. Un travail prenant, qui débute
à 6 heures du matin et sarrête dans la nuit, avec
une interruption en milieu de journée.
Irénée
Laubet est éleveur de moutons au Port et fait lestive depuis
2000. Auparavant, il a travaillé à Saint-Gaudens, en Haute-Garonne
: « Entre les deux vies, il ny a pas photo ! Il faut
surveiller les bêtes, voir si aucune nest blessée
ou malade, leur couper les ongles, les soigner. En juillet et en août,
il y a un peu de passage, cest un chemin de randonnée,
mais sinon il ny a pas beaucoup de monde
Il faut aimer ça,
les bêtes, la montagne, la solitude. » Une vie à
laquelle aspire Ludovic Dio, ex-cuisinier de 30 ans, aide-berger qui,
après avoir suivi une formation à lécole
des pâtres de haute montagne de Foix, continue dapprendre
auprès de Fanfan : « Jy pensais depuis des années,
je voulais faire quelque chose de ma vie. Cest rustique, et cest
ça quon aime ! »
En fin de journée,
alors que la brume commence à saccrocher aux sommets, tout
le monde redescend vers la vallée, Massat, sa fête et ses
chansons. Sauf Irénée. Pour quatre mois, la montagne sera
son royaume.
Auteur
: Vladimir de Gmeline
Source : Valeurs
Actuelles du 6 juin 2008