REINTRODUCTION
DE L'OURS. --Pierre Loustau-Chartez rentre de sa 16e saison d'estive
à Arnousse. Cet été, il a encore payé son
tribut à l'ours. 17 brebis mortes, deux perdues. Et ce n'est
pas Cannelle
« Au début, on était tranquille. Il y avait deux
ou trois ours de plus mais ils ne venaient pas de ce côté.
Et puis au bout de deux ou trois ans, ça a commencé »
: depuis seize ans, Pierre Loustau-Chartez loue la même estive
à Arnousse, dans la vallée d'Aspe. Cet été,
entre ses brebis et celles d'un autre berger, il en a gardées
850 là-haut, à 1 500 mètres d'altitude. Nuit et
jour. La moitié environ sont des laitières qu'il rentre
chaque soir. Mais toutes les autres sont des taries qui dorment à
la belle étoile.
En septembre, elles étaient dix-neuf de moins à redescendre
dans la bergerie de Précilhon. Dix-sept, c'est sûr, ont
été victimes de l'ours qui a attaqué par trois
fois dans l'été. Deux bêtes, une brebis et un bélier
sont en outre déclarés manquants.
Aspe-Ouest. Pierre Loustau-Chartez a eu beau, entre la traite et la
fabrication du fromage, arpenter l'estive « cinq heures de
marche pour faire le tour et ça grimpe ! » , guetter
les vols de vautours, il n'a pas repéré de traces. «
L'an dernier, c'est un cueilleur de champignons qui a retrouvé
les restes d'une brebis qui avait disparu » : sa cloche roulée
dans la peau. Dans ces cas-là, pas question de demander une indemnisation.
« Pour être dédommagé, il faut prouver
que c'est l'ours », soupire le berger.
Une grosse trace de patte cet été a fait dire au garde
national que ce devait être Aspe-Ouest. « L'an dernier,
c'était Cannelle. Mais elle attaquait à plus basse altitude
et elle était moins gourmande malgré la présence
de son petit. Elle ne m'avait pris que quinze brebis ».
Pierre Loustau-Chartez ne cache pas qu'après la mort de la dernière
femelle de souche pyrénéenne, il pensait passer un été
tranquille. Cela ne fut pas le cas. Certes, « on est dédommagé
à la valeur de la bête, mais on a des pertes qui ne sont
pas reçues parce qu'on ne peut pas affirmer que c'est l'ours.
L'an dernier, j'ai un bélier qui s'est cassé le cou dans
le ravin. Je n'ai rien touché, mais pourquoi est-il tombé
? Et puis on sélectionne chaque année les meilleures bêtes,
alors, quand l'ours nous en tue, qui va nous revendre de bonnes brebis
? ».
« Dégoûté ».
Mais pour lui, le meilleur argument est encore ailleurs : «
Le vrai berger, il aime ses brebis. Il les fait naître, il les
élève et quand il les retrouve dévorées,
parfois pas encore mortes, croyez-moi, c'est pas beau ». Des
images de cauchemar lui reviennent. De bêtes griffées qu'il
croit pouvoir sauver et qui décèdent en quelques heures.
Il revoit encore celle dont « l'ours avait arraché le
pis. L'agneau qu'elle portait lui est sorti par le ventre. Elle est
morte le lendemain ».
Dans ces moments-là, cet homme de 61 ans se dit « dégoûté
» au point d'« envisager d'arrêter l'estive ».
Quand il voit les défenseurs de la réintroduction défiler
avec des enfants portant des ours en peluche, il pense à ses
agneaux qui, « eux sont vraiment doux comme des peluches
».
Au-delà, ce qui fait mal à Pierre Loustau-Chartez, «
ce sont toutes les critiques qu'on fait aux bergers. On nous dit que
la montagne ne nous appartient pas. Peut-être, mais nous on paye
pour y être et y travailler. On nous dit aussi ce qu'on doit faire
comme si on était des imbéciles ».
Parquer toutes les bêtes avec des clôtures électriques
? « On a essayé. Le matin, on en retrouvait deux ou
trois qui s'étaient étranglées dans les fils ».
Un patou ? J'en ai un. Il m'en faudrait deux sans doute mais, quoi qu'il
en soit, un bon patou doit être dressé et méchant.
Il risque alors de l'être aussi à l'égard des promeneurs
et là, je serais responsable... »
Pas contre l'ours.
Pierre Loustau-Chartez a beau réfléchir, il ne voit donc
pas de solution. En revanche, il est sûr d'appartenir à
« une espèce en voie de disparition ». Son fils travaille
sur l'exploitation mais il ne veut pas le remplacer en estive. Il le
comprend. « Quand il n'y aura plus de bergers, la montagne
deviendra broussailleuse, sale, impraticable et elle brûlera,
comme dans le midi ».
On l'a compris, pour lui, il faut choisir entre l'ours et le berger
: « Moi, je ne suis pas contre l'ours, je ne lui ai jamais
fait ou voulu de mal. D'ailleurs, je ne l'ai jamais vu. Mais je suis
contre la réintroduction. La souche pyrénéenne,
elle est morte et la Slovénie, ce n'est pas les Pyrénées.
Ceux qui sont pour doivent savoir qu'ils ne verront jamais d'ours. Ils
sortent la nuit, par temps brumeux. Vous n'entendez que le troupeau
qui s'affole et il ne vous reste plus après qu'à chercher
les cadavres ».
«
Ceux qui sont pour la réintroduction doivent savoir qu'ils ne
verront jamais d'ours. »
Auteur
: Anne-Marie Siméon
Source : Sud-Ouest
du 3 novembre 2005