Une fugue gourmande à Barcelone et une échappée
dans les Pyrénées espagnoles
Oui, le soleil
brille à Barcelone, comme le chantait Leloup-Leclerc. Tout comme
ses stars toquées qui y font pleuvoir les bons restos. Qu'on
pense au célébrissime chef Ferran Adrià: ce maître
de la gastronomie moléculaire a mis la ville sur la route des
gourmets avant d'ouvrir, 160 kilomètres plus au nord, son El
Bulli, trois fois étoilé Michelin. Pensons aussi à
ses disciples, dont Carles Abellàn, qui sert ses «tapas
d'auteur» dans son Comerç 24, au coeur d'El Born, secteur
branché du quartier La Ribera.
Barcelone --
Cuisine postmoderne, cuisine du terroir, cuisine pour routards... Diversifiée,
l'offre culinaire de la capitale catalane, par ailleurs jumelée
à Montréal? C'est peu dire, et le cadre dans lequel elle
est proposée l'est tout autant. Côté Méditerranée,
c'est l'air salin (plutôt que de carotte) qui séduit les
clients des chiringuitos, restos-terrasses sans chichi qui bordent les
plages. Ailleurs, par beau temps, soit la majeure partie de l'année,
les tables s'évadent des établissements pour gagner les
places publiques, les trottoirs, comme ceux du chic Passeig de Gràcia,
ou encore de La Rambla, l'artère piétonne emblématique
de la ville.
Les tapas classiques
de la Catalogne, pa amb tomàquet (tartine à la pulpe de
tomate), croquettas de pollastre (croquettes de poulet), esqueixada
de bacalao (salade de morue) et autres escalivada (légumes grillés),
sont ainsi servies à l'ombre d'une façade néoclassique
ou sous un réverbère signé Gaudí!
À L'Antic
Bocoi del Gòtic, dans le coeur médiéval de la cité,
on jurerait que ce sont des restes de remparts qui soutiennent le local,
aussi exigu que les venelles du quartier. Ici, on prépare des
coques de recapte, des tartes salées issues de la tradition paysanne
de la région de Lleida, mais renouvelées grâce à
leurs garnitures. Non loin, rue Dagueria, c'est un drapeau familier
qui nous fait de l'oeil dans un resto sympa, beau, bon, pas cher, appelé
«Què Bec?». «C'est un jeu de mots qui signifie
"qu'est-ce que je bois?" en catalan», explique Bruno
Langevin, le jeune proprio natif de Saint-Édouard-de-Fabre, dans
le Témiscamingue. Ici, la soupe froide aux asperges blanches
et céleri côtoie du thon grillé.
Dans l'élégant
quartier Eixample, Mexiterranée, le restaurant du nouvel hôtel
à la mode Casanova, se distingue pour sa part en fusionnant le
meilleur des cuisines catalane, méditerranéenne et, surprise,
mexicaine. «Cette fusion nous rapproche tant sur le plan culinaire
que sur le plan culturel et rappelle que des relations ont toujours
existé entre Mexicains et Catalans», dit en français
le chef consultant du Casanova, Jaume Brichs. Ainsi, du terroir proviennent
les viandes, les fromages, les vins; du bassin méditerranéen,
l'huile d'olive et les poissons, comme le bar, cuits à la mode
locale, au four et couverts de gros sel; et du Mexique, les piments,
les moles (sauces épicées), les tortitas (galettes) de
maïs, le guacamole. Le tout pour séduire les Barcelonais
autant que les touristes.
Quand on demande
au directeur de la restauration du Casanova, Ignacio Peñalver,
la raison de l'effervescence créative qui semble animer les chefs
des plus grands comme des plus modestes établissements de Barcelone,
la réponse ne tarde pas: «Les Catalans sont des entrepreneurs,
c'est culturel. Je vous dirais même que les meilleurs chefs de
Madrid sont catalans!»
Lui-même
est fort créatif. Se définissant comme un coreografo,
il veille à renouveler, dans la salle à manger comme au
bar de l'hôtel, les atmosphères, les menus, les cocktails
par des thèmes catalano-mexicains de son cru afin de stimuler
les échanges entre les hôtes et le personnel. Il jongle
présentement avec celui... des moustaches: celle de Salvador
Dalí, celle de Frida Kahlo.
Si, pour la déco,
on peut imaginer ce que cela donnera, dans l'assiette c'est plus ardu!
Allons
au mercat!
Afin d'examiner
de plus près les denrées apprêtées au Mexiterranée,
nous allons à la Boqueria, l'un des plus grands marchés
d'Europe, en compagnie du chef Brichs, qui le fréquente depuis
plus de 20 ans. Débouchant sur La Rambla à hauteur de
la Plaça de la Boqueria, ce mercat est présent au même
emplacement depuis le début du XIIIe siècle. Il tire son
nom de la porte des anciennes murailles de Barcelone devant laquelle
s'installaient autrefois les agriculteurs des fermes environnantes,
explique le chef barcelonais.
En prévision
du cours de cuisine qui suivra notre visite, nous faisons provision
de belles tomates pour le pa amb tomàquet, de morue pour l'esqueixada
et de seiches pour un autre plat incontournable de la table catalane,
la fideuà, une sorte de paella à base de vermicelles.
À l'étal Gaña, la même famille vend du thon
depuis 200 ans, note au passage le chef. Au comptoir de la charcuterie,
on se familiarise avec les fuet, les llonganissa et d'autres saucissons
typiques. On achète de la butifarra, une saucisse de porc épicée
avec laquelle nous préparerons une autre tapa, ainsi que quelques
tranches de jamón ibérico, du jambon cru issu de porc
de race ibérique -- une appellation contrôlée qui
se vend 117 euros le kilo!
Le lieu est nickel,
les produits sont alléchants, les commerçants, sympathiques:
on s'attarderait bien au marché, mais la cuisine du Mexiterranée
nous attend. On regagne donc l'hôtel, à pied, pour mieux
aiguiser notre appétit. Jaume Brichs prend ensuite les commandes
et délègue des tâches à chacun des membres
de notre petit groupe. Cava (le champagne des Catalans) aidant, le cours
se transforme peu à peu en party de cuisine, mais cela ne nous
empêchera nullement d'apprivoiser quelques délicieuses
traditions culinaires.
Un
Saint-Moritz espagnol
À la festa
urbaine succède un séjour «de récupération»
à 1500 mètres d'altitude. Cap sur le val d'Aran et Baquèira-Beret,
à quelque 300 kilomètres au nord de Barcelone, dans les
Pyrénées espagnoles. «Baquèira est la station
de ski la plus prestigieuse du pays, souligne Jorge Novoa, responsable
de la réception à l'hôtel La Pleta, où nous
logeons. Elle doit entre autres sa renommée au fait que la famille
royale y possède une résidence et que plusieurs célébrités,
comme Victoria Beckham, qui a déjà séjourné
chez nous, la fréquentent.» Huppé ou pas, le val
d'Aran, où on cause aranais, un mélange d'occitan, de
catalan et de castillan, a su préserver tout son charme montagnard.
Achalandée
pendant la saison de ski, de décembre à avril, la vallée
retrouve son calme l'été et l'automne, pour le plus grand
bonheur des randonneurs. En septembre dernier, j'y ai d'ailleurs rencontré
deux Montréalais, amateurs de plein air, qui ne tarissaient pas
d'éloges sur la région. Éblouis, ils rentraient
d'une randonnée de six heures au Circ de Colomèrs. «Tous
ces lacs de montagne... C'est spectaculaire!», dit Sylvie Sarrazin.
Normand Isabelle, lui, n'hésitait pas à comparer ce coin
de pays à la Suisse. «C'est aussi beau qu'à Interlaken
ou à Zermatt, dit-il. Les sentiers sont bien balisés,
la signalisation nous en indique le dénivelé, la distance
et le temps qu'on mettra à la franchir. Et du côté
des Pyrénées espagnoles, on peut plus facilement trouver
à se loger dans de bons hôtels comme La Pleta que du côté
français.»
Avec ses pics enneigés,
ses hameaux de pierre qui se fondent au panorama, sa nature sauvage
et ses chèvres de montagne qui viennent pratiquement brouter
aux portes des hôtels, le val d'Aran, c'est le visage rustique
de la Catalogne. Un complément fort séduisant au chic
fou de Barcelone.
En
vrac
Partir: avec
Air Transat, qui exploite, du printemps à l'automne, des
vols directs au départ de Montréal sur Barcelone et Toulouse,
situé à 130 kilomètres de Baquèira-Beret
(www.airtransat.com). Sinon, avec Air France via Paris (www.airfrance.ca).
Dormir à
Barcelone : à l'hôtel Casanova (www.casanovabcnhotel.com),
appartenant au groupe hôtelier Rafael. Affilié aux Small
Luxury Hotels of the World, rénové à l'automne
2007, l'hôtel est très bien situé, non loin de La
Rambla. Derrière sa façade du XVIIIe siècle, ce
quatre-étoiles décline sa déco design tant dans
ses espaces publics que dans ses 124 chambres, dotées de meubles
tout en rondeurs rétro. Le spa de l'hôtel, en partie extérieur,
est une petite oasis urbaine. L'ouverture d'une piscine sur le toit
est prévue pour l'été prochain. Et, attention,
amateurs de Grand Prix: l'hôtel peut vous organiser une virée
vrombissante sur le circuit de Catalunya à bord d'une Porsche
Cayman ou d'un bolide de Formule 1.
Picar, ou grignoter
: s'il est un rituel sacro-saint en Espagne, c'est bien celui d'aller
grignoter des tapas avant d'aller souper... vers 22h. Une bonne adresse
à Barcelone, selon une amie qui y vit: Txapela (8-10 Passeig
de Gràcia), où on propose une cinquantaine de bouchées
apéritives. Le soir de notre passage, on faisait la queue jusqu'au
coin de la rue pour y entrer! Une autre option, plus intime: El Foyer,
à même le Palau de la música catalana, un bijou
d'architecture moderniste, dans le Barri Gòtic.
Dormir à
Baquèira-Beret: à l'hôtel La Pleta (www.lapleta.com)
du groupe Rafael. Également affilié aux Small Luxury Hotels
of the World, cet élégant cinq-étoiles compte 71
chambres et deux restos, dont l'un propose une fine cuisine régionale.
Éclairé à la chandelle, le spa Occitania est doté
d'un équipement d'hydrothérapie ultramoderne qui requinque
les gambettes endolories par la randonnée ou le ski. Plusieurs
forfaits de ski sont offerts à partir de 635 euros (995 $) par
personne pour cinq nuitées, à compter de décembre.
Se régaler
au val d'Aran: autrefois, la vallée était constellée
de bordas, humbles chaumières de pierre que se partageaient les
montagnards et leur bétail. Aujourd'hui, la majorité d'entre
elles, dont la borda Artiga de Lin, ont été converties
en restaurants. Au menu: jambon du pays, saucissons, mouton cuit sur
une grille dans l'âtre et crème catalane.
Lire : concis,
précis, abondamment illustré et bourré de bonnes
adresses, Barcelone en quelques jours (Lonely Planet, 2008) présente
la ville au fil de ses quartiers.
Visiter :
www.comerc24.com,
www.bocoi.net, www.barcelonaturisme.com,
www.torismearan.org.
Auteur
: Carolyne Parent
Source : Le
Devoir du samedi 25 et du dimanche 26 octobre