Après quinze ans de conflit, l'inauguration a lieu aujourd'hui.
Et ne satisfait aucun des deux camps...
"Les
camions continueront de passer par le Pays basque pour se rendre en
Espagne..." (La chambre de commerce de Pau)
Col du Somport, morne montagne. On attendait Juan Carlos et Jacques
Chirac. Ce sont les ministres Francisco Alvarez Casco et Gilles de Robien
qui arrivent. Le député UDF du lieu, Jean Lassalle, sera
lui-même occupé à autre chose. Il n'est "pas
prévu" non plus que le Béarnais François Bayrou
fasse le déplacement. Et les treize maires de la vallée
d'Aspe ont fait connaître mercredi soir leur "refus"
de rencontrer le ministre français des Transports. Il y a des
cérémonies plus fastueuses. L'inauguration, cet après-midi,
du tunnel du Somport entre Pau et Canfranc en Espagne aura au moins
mis d'accord les partisans et les opposants de l'ouvrage : ils sont
tous terriblement déçus.
Route manquante.
L'ouverture du site après quinze ans de "combat" est
vécue comme "un échec" par les écologistes
du comité anti-Somport. "Ce tunnel est absolument magnifique,
s'enthousiasment au contraire les partisans de l'ouvrage derrière
Jean Lassalle. Mais il ne sert à rien." L'aménagement
complet de la RN 124 qui y conduit n'est en effet pas programmé
avant 2013. Et quand les crédits sont là, c'est le Conseil
d'Etat qui annule les déclarations d'utilité publique
à Urdos ou le tribunal administratif qui suspend les travaux
de la déviation de Bedous. "Les poids lourds continuent
de ne même pas pouvoir s'y croiser au fort de Portalet",
se désole l'association Béarn-Adour-Pyrénées.
"Il faut encore une heure et demie de route pour y arriver depuis
Pau", peste carrément un fonctionnaire du con seil général
des Pyrénées-Atlantiques.
Entre les extrémités
frontalières surchargées du Perthus et de Biriatou, c'est
un "nouveau chemin pour l'Europe" que voulaient
les amis du maire PS de Pau André Labarrère et du président
béarnais de l'UDF François Bayrou. Ils ont bien un magnifique
ouvrage d'art de 8 602 mètres qui passe sous les sommets des
Pyrénées centrales. Mais toujours pas la route qui va
avec. "Ce sont les ministres Gayssot et Voynet qui ont tout
fait capoter", maugrée le cabinet de François
Bayrou à Pau. "Voynet nous a trahis en refusant de défendre
la vallée", répondent amers les écologistes
béarnais. D'accord pour exprimer leur déception, les deux
camps sont également d'accord pour taper à bras raccourcis
sur la ministre de l'Environnement de Lionel Jospin.
"Eloge
funèbre".
La direction départementale de l'Equipement a fait ses comptes
: au maximum 180 camions ont emprunté chaque jour la vallée
d'Aspe en 2002. Le tunnel ouvert, il devrait y en avoir 238 en 2003,
304 en 2008 et à peine 466 en 2017. "Les camions continueront
de passer par le Pays basque pour se rendre en Espagne...",
regrette la chambre de commerce de Pau. "Ce tunnel est une connerie
durable", moque de son côté un élu vert
toulousain. Une "connerie" qui aura tout de même
coûté 1,8 milliard d'euros. "Une fumisterie, ajoute
le collectif anti-Somport, un jouet pour les élus locaux désireux
de laisser leur empreinte sur les lieux."
Pendant que les ministres français et espagnol des Transports
découperont le ruban sans claque ni fanfare sous le tunnel, les
écologistes de la vallée, accompagnés d'écologistes
bas. Ils prononceront là "l'éloge funèbre"
de la vallée. "Ce sera l'enterrement solennel de nos
dix ans de combat", ajoute l'un d'eux.
C'est en 1988 que
le projet d'un axe routier européen Pau-Saragosse par le col
du Somport est rendu public. Le creusement du tunnel frontalier commence
deux ans plus tard. Le conflit aussi. D'un côté, l'Indien
du Somport, Eric Pététin et sa plume de vautour dans les
cheveux, de l'autre, la cavalerie des élus et des engins de chantier.
Eric Pététin sera condamné huit fois à la
prison. Il a, en vrac, chargé les gendarmes aux cris de "mort
aux visages pâles", tenté de saboter le chantier
ou lancé du gaz lacrymogène au nez d'un ouvrier de la
route.
Avant de perdre
les pédales et de quitter la vallée en 2000. En face de
lui, les tenants du tunnel se sont organisés. L'UDF François
Bayrou et le socialiste André Labarrère ont manifesté
bras dessus bras dessous dans les rues de Pau en 1993. Pendant que les
élus de la vallée promettaient à leur population
un développement local radieux. Le nez sur la RN 124 toujours
en serpentin jusqu'au col, ils ne promettent d'ailleurs plus rien aujourd'hui.
Les partisans du
Somport doivent se dépêcher d'obtenir l'aménagement
routier de la vallée. La réouverture de la ligne franco-espagnole
de chemin de fer Pau-Canfranc, qui a fonctionné entre 1928 et
1970, est annoncée pour 2006.
Auteur
: Gilbert LAVAL
Source : Libération
du 17 janvier 2003
[Ndr
: Au 9 juin 2007, en pleine campagne électorale législative
et après les présidentielles, il n'y a pas l'ombre d'un
projet d'ouverture de la ligne de chemin de fer. Le tunnel de chemin
de fer est d'ailleurs transformé en tunnel d'évacuation
du tunnel routier en cas d'accident. Sa destination n'est donc plus
celle d'une voie ferrée.]