Comme tout le monde le sait, le mont inaccessible (morts lnaccessibilis
selon le texte en latino?volapük apposé en 1933 au pied
de ladite montagne) fut vaincu le 26 juin 1492 par un commando des troupes
royales de Charles VIII dirigé par Antoine de Ville. Cet exploit
militaire et exceptionnellement pacifique est donc considéré
par les gens bien élevés comme le point de départ
de l'alpinisme.
Aussi les honorables élus locaux de la région, toujours
avides de manifestations où ils peuvent trôner devant les
photographes de presse, verre à la main et écharpe tricolore
autour de la taille, décidèrent de créer un comité
des fêtes supplémentaire (le C.O. 500) dont le but était
d'organiser des festivités festoyantes afin de célébrer
dignement le cinq centième anniversaire de la naissance de l'alpinisme.
Par exemple par un gueuleton au sommet de ce mont Inaccessible rebaptisé
mont Aiguille depuis qu'il ne l'était plus.
Seulement voilà, même si la voie normale du mont Aiguille
n'est pas vraiment difficile (Félix Germain et Serge Coupé
ne daignent pas la coter, mais on peut vous dire qu'elle vaut PD sup.
avec un petit surplomb en III+), elle ne semble pas à la portée
de notables ordinaires, et encore moins à la descente lorsqu'ils
auraient un peu forcé sur le champagne, la clairette de Die ou
l'Apremont.
Pour pallier cette difficulté, on imagina en premier lieu d'héliporter
nos honorables édiles au sommet de la montagne. On y renonça
rapidement, peut-être parce que ce mode de dépose est mal
vu des alpinistes et des écologistes, beaucoup plus probablement
parce qu'il n'y a au sommet du mont Aiguille aucun endroit assez horizontal
pour l'atterrissage de ces bruyants engins. Aussi décida?t?on
de "sécuriser" la voie normale (équipée
de câbles aussi vétustes qu'inutiles ou gênants)
en créant une voie ferrée (via ferrata en langage vernaculaire
alpino?touristique) censée être un moyen sûr d'acheminer
les joyeux et notables fêtards au sommet. Et aussi probablement
un moyen d'attirer des touristes ordinaires dans la région pour
que leurs deniers sonnants et trébuchants finissent dans l'escarcelle
des commerçants et aubergistes de la contrée.
Évidemment, apprenant a posteriori cette construction ferroviaire
dont l'obscure et confuse genèse sera sans nul doute une source
féconde de thèses d'histoire dans les siècles à
venir, beaucoup d'associations alpines, locales et nationales, émirent
de vigoureuses protestations, notant au passage qu'il était pour
le moins curieux qu'on prétende célébrer la naissance
de l'alpinisme (pardon, de l'Alpinisme) en dénaturant justement
le théâtre et l'objet de cette naissance.
Le parc du Vercors déposa une plainte, on contre?attaqua dans
le "Dauphiné libéré", 1e Club alpin publia
des communiqués outragés, le comité directeur de
la F.F.M.E. prit unanimement position contre les vie ferrate constituant
des accès à des sommets alpins ou situés en zones
protégées ou de haute montagne (double condamnation en
l'occurrence, puisque le mont Aiguille est dans une réserve naturelle),
et le préfet décida qu'il était urgent d'attendre
et de réfléchir.
C'est alors qu'on apprit qu'un commando de deux terroristes, armés
jusqu'aux dents de cordes, de marteaux, de clés à pipe
et -circonstance aggravante ? de clés à molette, débarqua
depuis la région parisienne sans mandat ni Ausweis, envahit sauvagement
les corridors du mont Aiguille, constata qu'une bonne partie des câbles
installés, dans le Grand Couloir s'était déjà
évaporée (selon nos informations à la suite de
l'intervention d'une sixième colonne autochtone) et démonta
en quelques heures la centaine de mètres de câbles restants
et les cinquante barreaux qui commençaient déjà
à y rouiller d'ennui.
Tous nos lecteurs ainsi que la Rédaction de notre revue ne peuvent
qu'être scandalisés et écoeurés à
la lecture de cet ignoble forfait qui témoigne d'une incroyable
sauvagerie. Forfait aggravé par l'impudence qu'ont eue les terroristes
en adressant des communiqués à la presse régionale
et spécialisée, communiqués signés non pas
? ainsi qu'il est de bon ton en pareille circonstance ? d'un Front de
libération ou d'une Armée de libération (organismes
toujours inconnus des meilleurs services de renseignement), mais de
deux patronymes accessibles au commun des mortels par un vulgaire minitel.
Une revendication d'attentat par des personnes physiques n'est évidemment
pas conforme aux usages, de sorte que la C.I.A. et le K.G.B. ? désormais
associés ? cherchent vainement à quelle organisation imputer
ce crime (1). Aux dernières nouvelles on serait tenté
de l'attribuer aux Services secrets du CO.S.IROC, mais celui?ci nous
a répondu que si le COSIROC avait des services secrets, cela
se saurait depuis longtemps. Or ça ne se sait pas, du moins pas
depuis longtemps, ce qui est la meilleure preuve de leur inexistence.
C'est pourquoi notre hypothèse est qu'il faut plutôt l'attribuer
aux Services secrets de Polichinelle.
Quant aux revendications des auteurs de l'acte de terrorisme, elles
sont assez nettement explicites dans leur communiqué de presse.
On y lit notamment
"Alors que l'envie d`aventure" augmente dans nos pays occidentaux
(voir toutes les publicités des associations ou agences de voyages
dans la presse.spécialisée montagne/escalade), les territoires
non aménagés tendent à s'y restreindre, notamment
en montagne où ? passée l'époque de la "ruée
vers l'or blanc" ? les équipements de tourisme sportif (hébergements,
équipements d'escalade moderne abusivement transposés
en haute montagne, câbles, vie ferrate, balisages, etc.) ont aujourd'hui
une nette tendance à proliférer sans que les amateurs
de terrains sauvages soient entendus. De ce fait, l'accès aux
espaces sauvages (ou peu aménagés) est de plus en plus
subordonné à de coûteux voyages, d'où une.sélection
par l'argent (2) qui nous est inacceptable. Il est donc nécessaire
de stopper et même d'inverser cette tendance.
" Gravir un
sommet malaisé et en redescendre est une forme d'aventure qui
a une saveur toute différente de l'ascension d'un belvédère
facile ou d'une voie d'escalade rocheuse ou glaciaire (même extrême)
se terminant sur un sommet ou un plateau "à vaches".
Or, en dehors du massif du Mont?Blanc et de celui des Erins, les sommets
d'accès assez difficile ou difficile (c'est?à?dire ceux
dont les voies normales nécessitent les techniques de l'alpinisme)
sont une infime minorité. Il faut préserver leur caractère.
Dans le Vercors, qui possède des dizaines de belvédères
faciles (dont les deux plus hauts sommets, Grandelloucherolle et Grand
l'Eymont), seuls deux sommets sont d'accès techniquement réservé
aux alpinistes (de niveau modeste, d'ailleurs): le Gerbier et le mont
Aiguille. Il n'aurait donc pas été exorbitant de les laisser
comme terrain de jeu aux esealadeurs?alpinistes (3) ! Eh bien non, il
a fallu pourchasser ces derniers réduits de l'aventure en Vercors
en créant une via ferrata au mont Aiguille et en envisageant
d'en créer une au Gerbier (4). >~
N'en étant
pas à une contradiction près, les auteurs de l'attentat
osent invoquer aussi des arguments de sécurité
"Malgré son altitude relativement modeste (2 086 m) le mont
Aiguille est une montagne sérieuse, notamment par temps neigeux
ou orageux. Même avec une via ferrata, l'évacuation de
dizaines de personnes sur une paroi de style dolomitique et haute de
plus de 200 mètres est une opération très problématique,
et d'autant plus si les personnes à évacuer sont inexpertes
ou sujettes à la peur du vide. Pour cette raison, il n'est pas
raisonnable d'y attirer des foules, surtout si elles sont inexpérimentées.
Comme toutes les
montagnes calcaires ou dolomitiques, le mont Aiguille est un gigantesque
réservoir de pierres et de cailloux qui ne demandent qu'à
tomber sous les pieds des visiteurs. Les alpinistes savent en principe
marcher sur le rocher sain à côté des cailloux instables,
les randonneurs parfois, les touristes (même alertes) rarement
En outre un grossier calcul montre que si on double la fréquentation,
on double la quantité de pierres qui tombent, et on double la
probabilité que chaque pierre cause un accident; moralité:
si on double la fréquentation, on quadruple les risques d'accidents.
Voilà donc une autre raison pour laquelle il n'est pas raisonnable
d'y attirer des foules, surtout si elles sont inexpérimentées.
Pour accroître la sécurité " c'est la descente
(des descentes) qu'il fallait aménager ou sécuriser, la
voie normale de montée qu'il fallait nettoyer et non pas créer
une montée supplémentaire. Or une via ferrata est, comme
tout passage d'escalade fût?il facile, beaucoup plus aisée
à monter qu'à descendre. Bref, la création d'une
via ferrata au mont Aiguille aboutissait, du point de vue sécurité,
à l'inverse du but prétendu. (..)
"" La
montée par la via ferrata était quasi commune avec la
voie de descente classique. Elle avait donc pour grave inconvénient
de briser le sens unique imposé par le rappel, donc de soumettre
les gens qui montaient aux chutes des pierres balancées par ceux
qui descendaient, et qui ne pouvaient pas savoir si d'autres montaient
par le même chemin. Qui plus est, cette fissure Freychet se trouve
exactement sous l'entonnoir, haut de plus de cent mètres, constitué
par la voie normale de descente. Contrairement à la voie normale
de montée où l'ascensionniste dispose toujours d'une marge
de manoeuvre pour éviter les pierres, celui qui était
engagé dans les dix derniers mètres de la via ferrata
de la fissure Freychet était livré sans merci (sur 10
mètres environ) à des chutes de pierres qu'il ne pouvait
de surcroît voir venir.
" Les raisons
de principe, c'est?à?dire la protection des trop rares terrains
de jeu d'alpinisme (5) justifiaient qu'on dépose cette via ferrata.
!Mais le choix de l'itinéraire justifiait qu'on intervienne vite,
avant que des accidents se produisent. Nous nous attendions cependant
à trouver du travail de bonne qualité technique, mais
ce que nous avons trouvé nous a laissés pantois. "
Les auteurs de
la destruction de la via ferrata citent ensuite des arguments technologiques
o Utilisation d'un câble d'acier d'environ 8 mm de diamètre
et gainé d'un plastique sans adhérence qui glisse dans
la main et n'est d'aucun secours en cas de perte d'équilibre
o "La présence de ces câbles risque aussi d'inciter
les visiteurs à ne pas s'encorder mais seulement à y mousquetonner
une longe (c'est?à?dire une sangle avec un mousqueton) coulissante,
ce qui en cas de chute est le moyen génial de dépasser
le facteur de chute théoriquement maximal de 2, donc de rompre
soit la longe, soit le baudrier, soit les ancrages. "
o "Câbles mal placés et déversants (à
l'extérieur d'une cheminée, sur un éperon pratiquement
lisse : si un néophyte préférait le câble
à la cheminée facile, ses mains glissaient sur le câble
et il s'écrasait immanquablement au sol). ".
o Erreurs de calcul (s'il y a eu calcul!) dans l'ancrage des barreaux
: compte tenu des rapports de bras de leviers et de la faible implantation
des goujons il suffisait de deux personnes corpulentes sur le même
barreau (cas d'un croisement) pour dépasser la charge maximale
admissible des goujons à l'arrachement.
Les terroristes
ne se contentent pas de commettre des exactions, ils sont en outre diffamatoires
envers les spécialistes de l'équipement en montagne :
." ll ne suffit pas d'être un technicien du sport ou un guide
de haute montagne pour construire une via ferrata, il faut aussi avoir
quelques bases d'ingénierie et de mécanique des matériaux...
Ils justifient enfin leur action en dénigrant la sagesse de nos
autorités : ." Le bon usage est de s'indigner vertueusement,
de faire des déclarations, d'envoyer des protestations, de provoquer
des colloques, de rechercher les responsabilités, d'en référer
aux autorités, voire d'obtenir une décision de justice.
Le malheur est que, si les décisions de justice sont efficacement
appliquées quand il s'agit de saisir les biens de pauvres gens
qui n'ont pas su gérer leurs dépenses, celles qui touchent
à l'environnement et aux constructions illicites sont rarement
appliquées: a?t?on jamais vu dynamiter un édifice construit
sans permis de construire ? Que non, on sermonne, on colle éventuellement
une amende, et on régularise la construction illégale
par un permis amendé. De même pour la télécabine
Helbronner, construit sauvagement il y a trente ans, jamais détruit,
reconstruit après qu'un avion l'eut percuté car il n'était
pas sur les cartes, et pour lequel on débloque des crédits
de rénovation. Idem ? à notre connaissance ? pour la station
de radio de l'aiguille de Tré?laTête.
". Considérant
donc que le maintien du statu quo était la règle normale
de notre fonctionnement politique, considérant qu'il y avait
urgence à supprimer des équipements dangereux, nous avons
préféré ? sauvagement ? que le statu quo provisoire
risquant de durer indéfiniment soit conforme aux souhaits des
amateurs de nature, et que la pollution n'ait pas ? une fors de plus
? la priorité. Comme par ailleurs il n'est pas dans nos murs
d'envoyer "au charbon" des sous-fifres (ou des services secrets)
(6) pour s'en désolidariser au cas où les choses se gâteraient,
nous l'avons fait nous-mêmes, le jeudi 10 octobre 1990."
A nos lecteurs
de juger,
p.c.c. Daniel TAUPIN
27 octobre 1990
P.S. : Comme dans tout bon polar, l'un des deux énergumènes
cités plus haut est récemment retourné sur les
lieux du crime ; résultat : la boîte à lettres,
située après le rappel, qui avait été volontairement
obstruée, a été dégagée grâce
à la participation de quelques sympathiques terroristes d'occasion
et de passage.
(1) Selon des milieux
habituellement bien informés. leurs bases de données relatives
aux organisations terroristes se plantent si on ne remplit pas la case
" organisation secrète d'appartenance "
(2) On reconnaîtra là la langue de bois propre à
tous les groupes terroristes d'idéologie subversive.
(3) On reconnaît bien là le discours antiprogrès
classique des groupes marginaux qui affectent de se déplacer
à pied ou à vélo.
(4) Cette dernière information est peut être sans fondement,
mais il vaut mieux combattre un bruit non fondé que de se trouver
face à une décision irrémédiable. Note écrite
par les terroristes dans leur communiqué.
(5) Nous écrivons bien : " alpinisme " et non "
d'escalade " : le mont Aiguille est un lieu où peuvent aller
des alpinistes, même de niveau très modeste, c'est un terrain
dangereux pour des purs grimpeurs, fussent?ils de niveau 86. Note écrite
par les terroristes.
(6) Encore une grossière diffamation à l'égard
de... (chut !)