Le pâturage, clef pour la gestion des territoires

 


La Société Espagnole d'Etude des Pâturage (SEEP) a tenu ce printemps à Cordoue sa 47° réunion scientifique, plus de 70 communications de haut niveau sous le signe de ce qui est, depuis la début, la caractéristique de cette Société: l'interdisciplinarité dans l'étude d'une réalité relevant à la fois de la biologie, la botanique, la zootechnie, et des sciences humaines et politiques.
Nous traduisons ci-dessous la synthèse rédigée par le Président de la SEEP à partir des exposés présentés lors de cette réunion scientifique.

L'ADDIP a déjà fait référence aux travaux de la SEEP dans son bilan à mi-parcours du plan-ours, "Ecologie, un vrai problème manipulé de façon inquiétante" : voir page 7 le traduction d'un trop bref extrait d'une recension des travaux scientifiques consacrés à "La notion de biodiversité dans les systèmes agro-pastoraux espagnols" publiée par la SEEP en 2001. Elle inclut la situation pyrénéenne et commence ainsi:

" De nombreux auteurs mettent en question la tendance simpliste à exclure le bétail des espaces protégés alors que c'est lui qui a créé les espaces que l'on prétend préserver. On doit abandonner cette idée selon laquelle ces espaces devraient uniquement être pensés en fonction des espèces les plus voyantes et de grande taille. Cet anthropocentrisme esthétique et d'échelle conduit très souvent à mépriser la biodiversité et les fonctions écologiques que jouent, par exemple, les espaces herbacés en général, et les pâturages en particulier ".

Les spécialistes de ce milieu qui interviennent dans les travaux de la SEEP proposent en effet des analyses aux antipodes du discours réducteur des sectes du sauvage pour qui l'homme ne saurait être qu'un parasite, destructeur des milieux. Pensons à l'ADET, Ferus, au WWF qui confient la rédaction de leur propre bilan à mi-parcours du plan ours à un Carbonnaux pour qui il faut "revenir à la vraie nature comme il y a 2000 ans". Et Ferus fait encore mieux dans le récent éditorial du n° 29 de sa Gazette des grands prédateurs en écrivant: " Depuis le néolithique l'homme n'a eu de cesse d'éradiquer ce qui ne lui était d'aucun profit : il a conquis les territoires et éliminé l'animal sauvage".

Les scientifiques de la SEEP ne sont en rien naïfs, très conscients au contraire des excès et impasses où un mode de développement à sens unique a conduit nos sociétés, mais eux ne mettent pas dans le même sac ce mode de développement et le pastoralisme que, par ailleurs, il a marginalisé et souvent méprisé : " Bien gérés, écrit le Président de la SEEP dans sa synthèse, les systèmes d'élevage basés fondamentalement sur les pâturages, y compris pour une production laitière élevée, sont un exemple de développement durable face au productivisme à outrance, dont les nombreux échecs sont devenus une évidence."

On est d'ailleurs tout à fait fondé à penser qu'ours et loups ne fonctionnent jamais que comme un alibi face aux problèmes posés par ce mode de production: écran de fumée exhibé pour masquer une redoutable impuissance de nos politiques à agir sur les vrais problèmes de fond, voire, au delà des mots agités et des grands messes type "Grenelle", une absence de volonté de les poser et tenter de résoudre concrètement. Comme il est facile de faire joujou avec ces espèces emblématiques, d'envoyer les chiens - les citoyens en l'occurrence - sur cette fausse piste médiatique pendant que ... dans la cour des grands ... L'ours ou le loup "bouc émissaire" c'est en réalité cela ; alpins et pyrénéens, les éleveurs, eux, ne s'y trompent pas: ce leurre, ils refusent d'y être sacrifiés.

La synthèse ci-dessous montre à l'inverse comment la relance du pastoralisme est à la fois LA façon de préserver ces milieux que la directive Habitat place au centre de ses préoccupations, de construire des alternatives à ce mode de production intensif (dont on sait par ailleurs qu'il est nécessaire, mais à penser autrement), de continuer à placer l'homme au centre des préoccupations comme c'était déjà le cas lors de la Conférence de Rio, tout cela pour des milieux qui réussissent ce paradoxe d'être "naturels" tout en n'étant pas sauvages, mais le fruit de l'action des hommes et de leur culture, leurs savoirs:

" Nos paysages sont "culturels". L'immense majorité de la biodiversité qu'il est indispensable de conserver (paysages, habitats, espèces, biodiversités génétique, culturelle) est l'effet d'une influence anthropique très forte. Pour la conserver il faut la gérer."

B.Besche-Commenge - ASPAP/ADDIP - octobre 2008


CONCLUSIONS DE LA 47° REUNION SCIENTIFIQUE DE LA SOCIÉTÉ ESPAGNOLE POUR L'ÉTUDE DES PÂTURAGES (SEEP)
Cordoue - 21-24 mai 2008


Ces conclusions font uniquement référence aux questions qui, dans les exposés et communications présentés, ont été en relation explicite ou implicite avec le thème de ce congrès: le pâturage, clef pour la gestion des territoires: recherches interdisciplinaires.
Comme toutes les activités agraires, et comme le reconnaît la PAC actuelle, l'utilisation des pâturages, outre son intérêt de base pour l'élevage, joue un rôle multifonctionnel, notamment dans la gestion et l'aménagement du territoire, ce que l'on appelle aujourd'hui les "externalités".
Ces problèmes doivent alors être abordés dans le cadre interdisciplinaire qui a toujours caractérisé la conception des pâturages que se faisait la SEEP. Nous pouvons regrouper en quatre domaines l'ensemble des disciplines concernées: Ecologie, Culture et Sociologie, Ethique, et Politique. Sous forme quasi télégraphique nous allons passer en revue quelques unes des problématiques envisagées lors de notre Congrès.

CADRE ECOLOGIQUE

  • Nécessité de conserver un territoire, hérité d'une action humaine continue, qui offre un paysage agro-sylvo-pastoral "vivant et fonctionnel", en mosaïque, avec une grande capacité d'auto-régulation et d'homéostasie. En Espagne, après 7000 ans de culture agropastorale, nous devons fuir la conception naïve d'espaces "sauvages" ou "primitifs", "originels". Nos paysages sont "culturels". L'immense majorité de la biodiversité qu'il est indispensable de conserver (paysages, habitats, espèces, biodiversités génétique, culturelle) est l'effet d'une influence anthropique très forte. Pour la conserver il faut la gérer.
  • Un pastoralisme adéquat permet de maintenir et même d'augmenter la biodiversité végétale.
  • Les pâturages contribuent à la biodiversité animale, qu'il s'agisse d'espèces sauvages (ongulé, oiseaux rapaces, etc.) ou de la diversité génétique liée aux races d'élevage autochtones.
  • Les chemins de transhumance (125.000 km linéaires et 425.000 h de superficie en Espagne) sont d'authentiques corridors écologiques et culturels (y compris de loisir), qui neutralisent et contrebalancent les problèmes entraînés par les "ilots" écologiques.
  • En pâturant, le bétail empêche que dans les bois et les montagnes l'herbe ne se sèche et que les arbustes deviennent envahissants. Cela permet de réduire la probabilité, la fréquence et l'intensité des incendies et, plus particulièrement la transmission des flammes du sol à la cime des arbres.
  • En pâturant, le bétail empêche aussi que le territoire ne se "ferme" sous l'invasion d'arbustes et ne devienne un "désert vert" (infranchissable, improductif et proie facile des incendies). Ce qui serait l'autre extrémité de ce que l'on appelle "l'agri-désert".

CADRE SOCIO-CULTUREL

  • Plus que ne le fait l'activité agricole, l'activité pastorale maintient un peuplement humain dans le milieu rural, sans lequel il est impossible de maintenir la nature, c'est à dire le territoire
  • Les espaces "protégés" aux aussi ont été modelés par l'activité agropastorale.
  • Les pâturages locaux, les races autochtones, et les systèmes traditionnels de garde et d'entretien du bétail, permettent d'obtenir des produits d'élevage différenciés et de qualité. Ce qui permet une pluriactivité indispensable aujourd'hui pour le milieu rural: petites industries artisanales qui transforment les produits de l'élevage en leur apportant une valeur ajoutée, micro-marchés locaux, tourisme rural, etc.
  • Préservés grâce au bétail, les pâturages bénéficient aux herbivores sauvages et par conséquent à des activités de loisir (observation de ces animaux, chasse). Ils bénéficient aussi aux prédateurs et charognards (souvent faune menacée) et aux animaux domestiques de sport et de loisir (chevaux). Les pâturages sont en outre des zones ouvertes qui permettent randonnée et bonheur à l'air libre.
  • En montagne, les sports de neige se pratiquent sur des superficies herbacées préservées grâce au pâturage d'été. Une herbe longue, non consommée, favorise la fonte rapide des neiges comme la formation des avalanches.
  • De nombreuses valeurs et racines culturelles, traditions, folklores, constructions spécifiques, sont très liées à l'activité pastorale.<

CADRE ETHIQUE

  • Bien gérés, les systèmes d'élevage basés fondamentalement sur les pâturages, y compris pour une production laitière élevée, sont un exemple de développement durable face au productivisme à outrance, dont les nombreux échecs sont devenus une évidence.
  • La nouvelle éthique du bien-être animal souligne comme une réalité positive le pastoralisme à l'air libre du bétail sur les pâturages.
  • La sécurité alimentaire, exigée par les consommateurs, est bien garantie si les ruminants sont fondamentalement nourris à partir d'aliments provenant de l'activité pastorale et fourragère. Dans le cas de l'élevage extensif des porcs (animaux monogastriques), leur alimentation dans les "dehesas" (1) est une garantie de sécurité et de qualité.

CADRE POLITIQUE ET ECONOMIQUE

  • Aujourd'hui, la conservation d'un territoire ne peut se concevoir sans la coopération ni le travail conjoint des techniciens de l'agro-pastoralisme (agronomes, forestiers, vétérinaires) et des scientifiques de l'environnement (biologistes, écologues), il ne peut davantage se concevoir hors des interrelations entre Départements administratifs (Agriculture, Environnement, Santé, Economie ...). La SEEP est un bon exemple de ces coopérations. Le nouveau Ministère regroupe précisément des activités relevant de l'Environnement, de l'Agriculture, du Milieu Rural, etc.
  • Une exploitation et une gestion correctes du territoire supposent que l'on encourage le mouvement associatif: organisation de la production, amélioration des méthodes de production (adaptées au nouveau concept environnemental), échange d'expériences, conquêtes de marché, contrôle sanitaire, centres d'engraissement et abattoirs, marchés locaux ... En résumé, toute la chaîne qui apporte une valeur ajoutée. La coopérative COVAP, que nous avons visitée au cours du congrès, en est un bon exemple.
  • Face à l'augmentation du prix des matières premières pour les aliments concentrés, une possible relance de l'utilisation des pâturages et des fourrages est prévisible.
  • Le Décret Royal 4/2001 sur les "Méthodes de production agricole compatibles avec l'environnement"(2), les normes "d'éco-conditionnalité" définies par la réforme de la PAC de 2003, la Loi de Conservation du Patrimoine Naturel et de la Biodiversité de 2007, ainsi que la nouvelle Loi espagnole sur le Développement Durable du Milieu Rural (dont l'outil financier est le FEADER) forment un ensemble de moyens qui, directement ou indirectement, font référence à la production animale sur la base des pâturages, et reconnaissent ses avantages :
    o transformation des cultures herbacées en cultures fourragères et en prés destinés à être broutés.
    • conservation de la couverture végétale grâce au pastoralisme.
    • aides à la production de luzerne.
    • protection contre l'érosion des sols et maintien de la main d'oeuvre et de la structure du sol (rotations fourragères, pastoralisme, déjections, etc...).
    • Maintien des passages du bétail.
    • Conservation des bâtiments traditionnels utilisés pour le bétail.
    • Pâturage compatible avec la protection de la faune et de la flore.
    • Maintien des races autochtones.
    • Santé et bien-être animal.
    • Sécurité alimentaire.
    • etc ...

Finalement on peut considérer que la SEEP, une fois de plus, a respecté son engagement annuel de maintenir vive la flamme de cette science: l'étude des pâturages. Une année seulement nous sépare de la célébration de ses "noces d'or" (3).

Auteur : Carlos Ferrer Benimeli, Président de la SEEP
Traduction et notes : B.Besche-Commenge, ASPAP/ADDIP, octobre 2008

Notes :
( 1 ) Notes du traducteur - L'excellent dictionnaire électronique "Ciencias de la tierra y del medio ambiente" propose cette définition: " En España se llaman dehesas a los pastizales seminaturales que se extienden por amplias áreas de suelos pobres del centro, oeste y suroeste de la península Ibérica. Son ecosistemas muy interesantes porque son muy buen ejemplo de equilibrio entre explotación por el hombre y conservación de los recursos naturales" = pâturages semi-naturels qui s'étendent sur de vastes zones des sols pauvres du centre, de l'ouest et du sud-ouest de la péninsule ibérique. Ce sont des écosystèmes très intéressants car ils sont un excellent exemple d'équilibre entre exploitation par l'homme et conservation des ressources naturelles. Pour plus de détails

( 2 ) ce décret du 12 janvier 2001 établit un régime particulier d'aides en faveur de telles méthodes.

( 3 ) la SEEP a été fondée en 1960 à l'initiative et dans le but "d'unir les forces et les initiatives pour l'étude des pâturages envisagés de multiples points de vue". Voir le site de la Société - page d'introduction

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